Dans un événement survenu au Henan en Chine, un homme de 51 ans, Xia Fugang, a tué son voisin à l’arme blanche avant de rester en fuite pendant dix jours. Les autorités ont mobilisé des dizaines de milliers de policiers, des drones et même des moissonneuses pour le retrouver. De leur côté, au contraire, les habitants et les internautes lui ont, en secret, apporté eau et nourriture, allant jusqu’à le qualifier publiquement de « héros ». Cette affaire intéresse moins par ses faits que par ce qu’elle révèle malgré elle : l’état de la gouvernance locale, de la censure et de l’opinion en Chine.
Deux versions d’une même histoire
Le 30 juillet, à Xiping, dans la préfecture de Zhumadian (Henan), Xia Fugang, locataire de 51 ans, s’est disputé avec son voisin Hou, pour un différend de voisinage. Il l’a poignardé, provoquant sa mort. C’est la version communiquée par la police.
Sur les réseaux sociaux chinois circule une autre version : le père de l’accusé, harcelé puis battu par ce même voisin peu avant les faits, aurait poussé son fils à bout ; la victime aurait localement joué le rôle d’un « caïd de village », une figure d’autorité informelle qui opprime ses voisins en toute impunité, un profil courant dans les campagnes chinoises. Impossible de vérifier, de l’extérieur, laquelle des deux versions reflète la réalité.
Mais si la sympathie du public a aussi vite basculé en faveur du suspect, ce n’est sans doute pas tant la crédibilité de cette « version populaire » qui est en cause, que ce qu’elle vient réveiller : un sentiment diffus et rarement exprimé, celui d’une population modeste qui, face à l’injustice, n’a bien souvent nulle part où se plaindre. Cette affaire a simplement offert un exutoire à des frustrations accumulées de longue date.
Un appareil d’État mobilisé en masse
Après les faits, les autorités ont déployé des moyens sans commune mesure avec une enquête criminelle ordinaire : plus de trente autobus de policiers et paramilitaires, des soldats postés tous les quelques mètres, des équipes armées de bâtons et de fourches anti-émeute ratissant les champs de maïs et les chemins de campagne, sous la surveillance permanente de drones.
Le maïs ayant atteint une hauteur supérieure à celle d’un homme, les recherches se sont enlisées au point que les autorités ont fait venir des moissonneuses pour raser prématurément des champs entiers : une perte de récolte directe pour les agriculteurs concernés. Plusieurs villages ont par ailleurs été soumis à un couvre-feu de fait.
Au-delà des recherches, les autorités locales ont également eu recours à une méthode plus ancienne : la prime à la capture. Le montant de la récompense est passé de quelques dizaines de milliers de yuans à 125 000 yuans (environ 16 000 euros), une somme considérable localement, en pleine période de ralentissement économique.
Il faut noter que rémunérer la délation n’est pas une nouveauté pour le régime : depuis le début de la persécution du Falun Gong en 1999 et la création du « Bureau 610 », organe chargé spécifiquement de cette répression, les bureaux locaux du 610 ont longtemps offert des récompenses financières en échange d’informations sur les pratiquants, et mis en place des « lignes de signalement ouvertes 24 heures sur 24 » pour encourager une population souvent mal informée à dénoncer et à faire arrêter des pratiquants. La prime de 125 000 yuans dans l’affaire Xia Fugang s’inscrit dans la continuité de ce même dispositif.
Le silence de la population, et son aide clandestine au fugitif
Contre toute attente, malgré une récompense aussi élevée, personne, sur place, n’a dénoncé l’homme recherché. Bien au contraire : de nombreuses vidéos ont circulé montrant des villageois apportant discrètement de la nourriture dans les champs de maïs (emballée dans des sacs plastique, dissimulée en profondeur), ou déposant en bordure de champ de l’eau, des nouilles instantanées, de l’argent liquide, voire des batteries externes.
Un agriculteur est allé jusqu’à filmer un message s’adressant directement, caméra à l’appui, à ce « frère jamais rencontré », lui assurant avoir laissé de quoi tenir. Dans les commentaires sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont déclaré publiquement qu’ils ne le dénonceraient « même pour 200 000 yuans », quand d’autres suggéraient en ligne des itinéraires de fuite possibles.
Ce soutien populaire massif contraste, non sans une certaine ironie, avec la récompense promise par les autorités : une somme censée être suffisamment attrayante pour inciter à la délation, mais qui n’a réussi à faire fonctionner aucun mécanisme de dénonciation.
Un scénario qui se répète au Henan
Ce type d’action populaire, en marge du récit officiel, n’est pas inédit dans la province du Henan. En novembre 2022, des milliers d’ouvriers de l’usine Foxconn de Zhengzhou avaient fui à pied l’établissement en pleine politique sanitaire stricte, parcourant parfois des dizaines de kilomètres. Le long du trajet, des villageois du Henan avaient déposé spontanément des nouilles instantanées, du jambon en boîte et de l’eau en bord de route, des provisions épuisées en quelques heures, puis réapprovisionnées. Un dispositif officiel défaillant, compensé par une solidarité populaire : la même scène, presque trait pour trait, que celle des villageois déposant de la nourriture et de l’argent dans les champs de maïs de Xiping.
Un exemple plus ancien remonte aux inondations de Zhengzhou en juillet 2021, où la ligne 5 du métro avait fait quatorze morts. Un an plus tard, sans cérémonie officielle, des habitants s’étaient rendus spontanément sur les lieux pour déposer des fleurs. Les autorités avaient alors dressé une barrière de 1,7 mètre pour les soustraire au regard ; les visiteurs suivants avaient simplement continué à fleurir devant la barrière, retirée dès le lendemain. Une résistance passive plutôt qu’une confrontation directe, dont l’esprit rejoint, au fond, celui de l’affaire Xia Fugang.
Trois épisodes espacés de plusieurs années (l’exode de Foxconn, l’hommage aux victimes des inondations, l’affaire Xia Fugang) dessinent un même schéma récurrent au Henan : quand l’aide, la commémoration ou la justice institutionnelles font défaut, les citoyens s’organisent spontanément en un réseau tacite d’entraide ou de résistance.
Xia Fugang capturé : dix jours de traque sous le regard des villageois
Après près de dix jours de recherches, Xia Fugang a été arrêté le 8 août dans l’après-midi, dans un champ de maïs du district de Yuanhui, dans la ville de Luohe (à une dizaine de kilomètres du lieu du crime), selon plusieurs médias chinois. D’après des images et des récits ayant circulé, il a été interpellé couvert de terre, pieds nus, ayant survécu ces dix jours en grande partie en mangeant du maïs cru pris dans les champs.
Sur place, la route était bordée de villageois venus spontanément assister à la scène, en discutant abondamment, un détail qui montre, à lui seul, que cette traque n’a jamais été seulement un face-à-face entre la police et le suspect, mais s’est déroulée tout du long sous le regard, avec la participation, et parfois même l’interférence discrète, de la population.
Des rumeurs en ligne le présentaient comme un ancien militaire, dont l’entraînement et l’expérience de survie en milieu naturel expliqueraient sa capacité à échapper si longtemps à une traque d’une telle intensité.
Après l’arrestation : la sympathie ne s’éteint pas, les autorités répliquent
L’arrestation n’a pas mis fin à la controverse. Au contraire, elle a ouvert une nouvelle phase de tensions. Le communiqué officiel a précisé qu’il aurait blessé des passants innocents durant sa fuite, un détail repris par des voix proches du pouvoir pour contester la compassion envers les « faibles ». Certains habitants locaux, eux, ont exprimé un soulagement d’ordre pratique après dix jours passés le « cœur serré ».
Selon le quotidien taïwanais World Journal, la police a par ailleurs rejeté formellement les qualifications de « héros » circulant en ligne et sanctionné administrativement deux internautes les ayant employées : signe que les autorités cherchaient autant à endiguer le récit héroïque qu’à arrêter l’homme lui-même.
Plus inattendu encore : selon plusieurs comptes sur X, non confirmés par des sources officielles, l’indice décisif serait venu d’un vieil homme du village de Xiaocao, à Luohe, qui aurait surpris Xia Fugang près de chez lui. Cette dénonciation a valu à ce vieil homme, puis à la ville de Luohe tout entière, d’être visés par des appels au boycott.
Un tel déchaînement en dit plus long sur l’état réel de l’opinion à l’égard du pouvoir chinois que sur l’informateur lui-même : il montre à quel point la défiance envers les autorités s’est diffusée jusque dans les réflexes les plus quotidiens de la population.
Une partie des commentaires en ligne a d’ailleurs glissé vers des formulations ouvertement contestataires, jusqu’à l’appel à « se révolter », ce qui explique en grande partie la fermeture massive des commentaires et les sanctions prises contre certains internautes.
Ce qu’un classique de la littérature chinoise dit de la révolte populaire et pourquoi le pouvoir aurait tort de l’ignorer
L’affaire rappelle à beaucoup un classique de la littérature chinoise, Au bord de l’eau (XIVe siècle) : des hommes ordinaires, poussés à bout par des fonctionnaires corrompus, ont pris les armes à Lianshan, contre la cour impériale des Song du Nord, installée à Bianjing (l’actuelle Kaifeng), au Henan justement. « Être poussé jusqu’à Liangshan » (bishang Liangshan) désigne depuis, en chinois, un homme acculé par l’injustice au point de se révolter, une référence par laquelle les internautes suggèrent que des hommes comme Xia Fugang ne sont pas des cas isolés.
Cette affaire, en apparence anodine, révèle plusieurs failles structurelles de la société chinoise contemporaine : l’absence de recours judiciaires efficaces à l’échelon local, un « maintien de la stabilité » disproportionné et coûteux (au point de détruire des champs entiers), et une censure qui vise tout espace d’expression susceptible de révéler une opposition entre le peuple et le pouvoir.
Qu’un homme suspecté de meurtre recueille la sympathie de la population, au point de forcer les médias officiels à fermer leurs commentaires et les autorités à recourir à des sanctions administratives, en dit plus long que l’affaire elle-même : c’est le signe d’un pouvoir qui, malgré des moyens de contrôle considérables, échoue à s’assurer l’adhésion de sa propre population. Une résistance tacite qui, si elle continue de s’accumuler, risque d’ébranler bien plus que le verdict d’une seule affaire : les fondements mêmes de la légitimité du pouvoir.
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