Le philosophe français Pierre Bayle fut un contemporain de Louis XIV. Il vécut personnellement les tribulations dues aux controverses entre catholiques et protestants, et à la révocation par le roi de l'Édit de Nantes. Bayle combattit par sa plume la répression et les persécutions que subissaient les protestants en France. Il mit en avant, dans ses écrits, la tolérance religieuse pour résoudre ces conflits.
Le Carla-Bayle est un belle petite cité, aux maisons vieilles de plusieurs siècles, perchée sur un promontoire, entourée de remparts. La vue donne tout autour sur les coteaux pyrénéens. La chaîne des Pyrénées, assez éloignée, s'étend à l'horizon au sud.
« Nous sommes dans la maison natale de Pierre Bayle, qui a été transformée en musée en 1989. (…) Dans ce musée que nous avons créé de toutes pièces, nous relatons à la fois la vie et l'œuvre de Pierre Bayle à travers un parcours biographique et historique et nous célébrons les œuvres de Pierre Bayle qui défendent la liberté de conscience et la tolérance », annonce Francis Sans, président de l'association Autour de Pierre Bayle, dans le documentaire de l'Institut Coppet, Pierre Bayle : tolérance et liberté religieuse.

L'enfance rurale et studieuse de Pierre Bayle
Pierre Bayle (1647-1706) naquit dans la petite ville qui s'appelait alors Carla-le-Comte, située en Pays de Foix. Elle était à l'écart des axes commerciaux de la région et vivait dans une relative autarcie.
La population de Carla-le-Comte était diversifiée : des gens de petite noblesse, des bourgeois propriétaires, des artisans et commerçants, un chirurgien, un notaire, beaucoup de paysans, petits propriétaires ou métayers, et des ouvriers agricoles. Carla comptait 1700 habitants qui étaient majoritairement protestants.
Son père Jean était pasteur et avait épousé Jeanne de Brugière, une jeune fille de la famille la plus en vue du Carla. Ils eurent huit enfants, mais trois seulement parvinrent à l'âge adulte, Jacob, Pierre et Joseph. Jacob, le frère aîné, devint pasteur aussi .

Jean Bayle possédait quelques terres permettant de cultiver du blé, du seigle, une vigne, un potager, quelques arbres fruitiers, et de nourrir quelques animaux de ferme. Les redevances de ses terres subvenaient au besoins de sa famille. Le mode de vie d'un pasteur rural ressemblait sous certains aspects au mode de vie des paysans.
Pierre Bayle commença sa formation intellectuelle sous l'égide de son père. Une formation axée d'abord sur les livres religieux, mais qui allait peu à peu s'élargir à d'autres domaines. Pierre allait se découvrir une véritable passion pour les livres et une grande soif de connaissance.
Une académie d'un trop faible niveau d'enseignement
Cependant, le père n 'avait pas beaucoup de moyens financiers et ne pouvait pas assumer simultanément les frais de pension de ses deux premiers fils. Pierre dut attendre quatre années, car son frère aîné Jacob poursuivait ses études théologiques à l'Académie protestante de Puylaurens. Il y rentra à son tour en 1666 dans des conditions précaires.

Le jeune Bayle, à 19 ans, avait déjà beaucoup lu et beaucoup étudié en autodidacte. Il avait un esprit de réflexion déjà bien développé et il déplora le faible niveau de l'enseignement dispensé à l'Académie. Il décida de poursuivre sa formation au collège Jésuite de Toulouse en 1669 et il y soutint sa thèse de philosophie.
Là, il partagea la même chambre qu'un fervent jésuite. La controverse était très prégnante à l'époque entre catholiques et protestants. Cependant sous l'influence et l'argumentation du jésuite, Pierre Bayle éprouva de l'admiration et du respect pour la grande tradition catholique et cette orthodoxie qu'il reconnaissait. En 1670, il se convertit au catholicisme.
Un pas de côté dans le catholicisme
Cette conversion créa beaucoup d'émoi dans sa famille et dans la population du Carla. Les personnes de son entourage allaient œuvrer et réussir à le ramener au sein du protestantisme.

Différents aspects le gênaient dans la pratique du catholicisme et dans les mœurs des catholiques, mais il n'exprima jamais de remords d'avoir vècut cette expérience. Il avait simplement suivi sa conscience, étant ébranlé, entre autres, par un livre du Cardinal de Richelieu, abordant la question de la reconversion des protestants au catholicisme.
Cependant, ce retour au protestantisme le fit relaps (retombé en hérésie) et voué au bannissement, selon une déclaration royale de 1665. Il s'exila alors à Genève en Suisse, partant avec un vieux cheval, un peu d'argent et des lettres de recommandation.
Le long parcours dans les académies protestantes de France
Pierre entreprit des études de théologie à l'Académie de Genève, pour devenir pasteur. Pour survivre, il trouva un emploi de précepteur dans la famille d'un théologien. En Suisse il put élargir son réseau de connaissances. Cependant en 1672, il abandonna ses études de théologie, doutant de sa vocation à devenir pasteur.

Bayle était dans une constante remise en question intellectuelle. Il écrivit un jour de 1675 à son jeune frère Joseph : « Fuyez cette lecture vague de toutes sortes de livres, et fixez-vous à quelque chose. Et ne vous fiez pas à mon exemple, car c'est un de mes regrets d'avoir passé le temps où j'avais de la mémoire à courir de livre en livre. » Il était un lecteur curieux de tout, des auteurs classiques aux livres d'Histoire, des romans aux journaux.
Longtemps, il ressentit ce goût immodéré pour la lecture de tout ce qui lui tombait sous la main comme un défaut. Puis il se réconcilia avec lui-même et en fit l'étendard de sa pensée. Celle-ci était inévitablement portée à vagabonder d'un genre et d'une matière à l'autre. Il put confier alors : « Le mélange de plusieurs formes, un peu de bigarrure, pas temps d'uniformité, sont assez mon fait. »
Départ de la Suisse vers d'autres académies
Pour diverses raisons, mais principalement financières, Pierre Bayle dut quitter la Suisse. Il déménagea ensuite à Rouen, puis à Paris. Dans ces deux villes, il continua son emploi de précepteur auprès des enfants. Il se fit de nombreuses connaissances dans le milieu littéraire.

Ce fut à l'Académie de Sedan en 1675 qu'il passa avec succès le concours de professeur en philosophie, ce qui lui permit de vivre avec un peu plus d'aisance. L'académie protestante de Sedan était centrée sur la formation des pasteurs et réputée en France et au-delà des frontières Mais dans cette période en France, se préparait aussi la révocation de l'Édit de Nantes voulue par le roi Louis XIV. Les arrêtés royaux contre le protestantisme s'accumulaient.
En mai 1681, Pierre Bayle relata avec inquiétude les premières persécutions des protestants en Poitou. On les appelait dragonnades, car ce furent les dragons, soldats de cavalerie de l'armée française qui menèrent ces répressions violentes pour forcer les protestants à se convertir au catholicisme.
Les Provinces Unies au Pays-Bas, la grande arche solidaire des fugitifs de France
Une décision royale obligea l'Académie de Sedan à fermer ses portes. Pierre Bayle, pour fuir la répression comme beaucoup d'autres protestants, émigra dans les Provinces Unies, confédération de sept provinces du nord des Pays-Bas associées dans la lutte contre la domination espagnole.

Rotterdam était une des principales villes refuge pour les protestants français. Un de ses anciens élèves fit accueillir Pierre Bayle dans le cercle des Régents Républicains de Rotterdam. Ceux-ci lui lui offrirent une chaire à l'École Illustre.
En France la situation des protestants s'aggravait. Louis XIV n'avait pas encore révoqué l'édit de Nantes, mais il l'avait vidé de sa substance. L'intendant Marillac qui organisait la répression, eut l'idée de loger des soldats chez les huguenots pour les contraindre à se convertir. Les soldats se laissaient souvent aller à toutes sortes de mauvais traitements.
Les familles ne pouvaient que abjurer leur religion pour faire cesser ces dragonnades. Ce fut d'une redoutable efficacité. Il y eut plus de 30 000 conversions en quelques semaines.

Les Églises wallonnes, fondées par des protestants calvinistes, originaires des Pays-Bas , furent un important lieu d'accueil des réformés français. Cette communauté protestante était solidaire et structurée et les réfugiés y trouvaient un réseau pour s'installer.
Les publications de Bayle sur la répression des protestants en France
En juillet 1682, Pierre Bayle réagit au livre d'un ancien jésuite, Louis Maimbourg, Histoire française du calvinisme. Le livre décrit les protestants comme des hérétiques et des rebelles républicains. Bayle y répond par son propre livre publié de façon anonyme, Une critique générale de l'Histoire du Calvinisme de M. de Maimbourg.
Dans ce livre, il dénonce de façon ironique la tendance des historiens à écrire de façon partisane. Il y souligne la violence des conversions forcées, contraires à l'esprit de l'Évangile. Sa critique fut un succès et une deuxième édition fut publiée aussitôt.
Trois ans plus tard, Pierre Bayle publia Nouvelles lettres de l'auteur de la Critique Générale. Il y développe une réflexion approfondie sur la tolérance, et sur la crédibilité de toute parole et de toute interprétation.

Louis le Grand et la liberté de conscience
Dans la lettre VIII, Bayle ironise sur la soi-disant « grandeur » attribuée à Louis XIV : « Quand on vient à bout d'un grand dessein (l'éradication des protestants en France), on ne manque jamais d'être loué (…) Mais il est sûr que plus les moyens dont on s'est servi pour venir à bout de l'entreprise sont éloignés de la finesse, plus aussi trouve-t-on qu'il y a de la grandeur d'âme dans celui qui est venu à bout. »
Cependant, malgré sa critique parfois très virulente de la politique religieuse de Louis XIV, Pierre Bayle resta toujours fidèle au roi et à la monarchie française. En cela, il s'opposa au professeur de théologie Pierre Jurieu qui préconisait d'abandonner la doctrine du pouvoir absolu du roi.
Pierre Bayle prônait la tolérance et le diversité religieuse, mais il était convaincu aussi de la nécessité d'une nation forte en France, guidée par le roi. Pierre Jurieu, lui, souhaitait la domination du protestantisme et la souveraineté du peuple. Il défendait les idées républicaines. Jurieu pouvait compter sur le soutien de Guillaume III, roi des Provinces Unies et de l'Angleterre, ennemi de Louis XIV.
Jurieu avait beaucoup d'influence et de soutien politique au Pays-Bas. La tension montait entre les deux protestants d'opinion opposée. Cela coûta à Pierre Bayle sa chaire de professeur de philosophie et histoire à l'École Illustre de Rotterdam et l'interdiction d'enseigner aux Pays-Bas.
Une liberté de conscience sans ambiguïté
Cependant, Bayle continua à mener son combat, plume à la main, contre la révocation de l'édit de Nantes qui menaçait. La lettre IX dévoile un concept important de sa pensée. Il y défend l'idée qu'une « conscience errante » a les mêmes droits que celle de l'homme qui est dans le vrai. Cela peut paraître à beaucoup de personnes comme une conception trop extrême.

Et pourtant, n'est-ce pas le principe même de la liberté de conscience ? Car chacun vit son propre destin que nous ne connaissons pas. Mais sans doute faudrait-il ajouter, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, que notre liberté s 'arrête là où commence celle des autres.
La persécution de son frère Jacob
Début 1685, les dragons arrivèrent dans la région de Carla-le-Comte. Le 24 mai, on prévint Jacob, le frère de Pierre et pasteur du Carla, que les persécuteurs étaient chez lui. Il partit alors se cacher dans un village voisin. Il prêcha pour la dernière fois le 3 juin.
Le 10 juin, il fut arrêté et conduit dans les prisons de Pamiers, puis de Toulouse et enfin de Bordeaux. Les conditions de détention y étaient si dures, que Jacob, qui refusait d'être libéré au prix de son abjuration, mourut le 12 novembre. C'était quelques jours avant qu'une lettre de cachet ordonne sa remise en liberté, car Pierre Bayle avait multiplié les démarches pour faire libérer son frère.

Pierre apprit la mort de son frère le 23 novembre. Au Carla personne ne chercha refuge à l'étranger. D'octobre 1685 à novembre 1686, 674 personnes adultes abjurèrent, soit la quasi-totalité des protestants du Carla. On construisit, sur les ruines du château, une nouvelle église pour accueillir ces « nouveaux catholiques ».
Un goût prononcé pour les opinions contradictoires et la philosophie sceptique
Pierre Bayle, parmi de nombreux autres ouvrages, publia un Dictionnaire Historique et Critique. Cette œuvre reçut une éloge de Voltaire, disant que c'était « le premier ouvrage de ce genre où l'on puisse apprendre à penser ». C'est un recueil d'articles concernant des noms propres historiques ou géographiques.
Bayle entreprit un énorme travail de recherche, et il put corriger, par un examen critique des erreurs couramment admises, sur 1274 articles rangés par ordre alphabétique. De renvois en renvois, le lecteur est entraîné dans les conceptions et les critiques de l'écrivain.

Pierre Bayle se plaisait à juxtaposer dans ses écrits des opinions contradictoires. Cette façon d'appréhender la vie et le monde le rendait proche des philosophes grecs sceptiques qui comparaient et opposaient toutes choses pour atteindre la tranquillité de l'âme.
Dans un de ses commentaires philosophiques, il confia : « Si chacun avait la tolérance que je soutiens, il y aurait la même concorde dans un État divisé en dix religions que dans une ville où les diverses espèces d'artisans s'entre supportent mutuellement. »
Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.












