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Culture. Socrate, le sage qui se disait ignorant (2/2)

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La célèbre méthode, Elenchus de Socrate, ou elenchos : souvent désignée par « méthode de questionnement » ou « réfutation », associée à son aveu assumé d’ignorance, constituait l’une des caractéristiques les plus marquantes de sa philosophie. 

Contrairement aux autres sages de son temps, qui éblouissaient par une rhétorique habile, déformaient la logique pour brouiller les frontières entre le bien et le mal, ou étalaient fièrement leur savoir supposé, Socrate partait d’un point de vue radicalement différent : il estimait ne rien savoir.

Se considérant lui-même comme ignorant, Socrate ne donnait pas de leçons aux autres avec des réponses toutes faites. Au contraire, il posait des questions, avec sincérité, persévérance et parfois même acharnement. Il ne présumait jamais détenir la réponse et ne cherchait jamais à l’imposer par l’argumentation. Au contraire, à mesure que les autres répondaient, il continuait à sonder, à contester et à questionner, avec douceur mais persévérance, jusqu’à ce que des contradictions apparaissent. De cette manière, chacun prenait progressivement conscience de l’absurdité et des limites de sa propre compréhension. Ainsi, par cette prise de conscience, il était possible de se rapprocher de la vérité.

Socrate : guider les gens vers la vérité

Socrate, le sage qui se disait ignorant
Socrate avait compris quelque chose de profondément humain : guider les gens dans leur réflexion est bien plus efficace que de simplement leur transmettre des informations. (Image : wikimedia / Tomisti / Domaine public)

Socrate avait compris quelque chose de profondément humain : guider les gens dans leur réflexion est bien plus efficace que de simplement leur transmettre des informations. C’est pourquoi il se décrivait souvent comme un accoucheur de pensées. Il ne générait pas d’idées pour les autres, il les aidait à générer leurs propres idées.

Cette approche était radicale pour son époque, et elle l’est encore aujourd’hui. Dans un monde où la connaissance est souvent considérée comme une marchandise à transmettre, Socrate nous rappelle que la sagesse commence par l’humilité, la curiosité et le dialogue. Il était convaincu que si l’on amenait les gens avec douceur à examiner leurs propres croyances, ils parviendraient à la compréhension non pas parce qu’on la leur aurait imposée, mais parce qu’ils l’auraient découverte par eux-mêmes. En ce sens, le questionnement socratique vise moins à prouver un point qu’à cultiver la perspicacité, la conscience de soi et le courage intellectuel.

Socrate engageait fréquemment des discussions sur le véritable sens du courage, de la piété, de l’humilité, de la justice, de la bonté et de l’intégrité. Ce sont des mots que nous utilisons couramment au quotidien, et pourtant, les définir précisément est loin d’être simple. Ce problème ne se limite pas à l’Athènes antique : aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui ne saisissent pas pleinement des concepts tels que la vertu et la justice. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est indéniablement une réalité.

Prenons l’exemple de la beauté. Qu’est-ce que la beauté, au juste ? Est-ce simplement l’attrait physique ? Des couleurs vives ? La symétrie des formes ? Ou quelque chose de plus profond, quelque chose qui relève de facteurs intangibles ? De même, qu’en est-il de la bonté ? S’agit-il simplement d’agir avec gentillesse envers ceux que nous aimons ou qui nous sont utiles ? Devons-nous étendre notre bonté à nos ennemis ? Si nous agissons ainsi, est-ce encore la véritable bonté, ou quelque chose de complètement différent ? Mais alors, qui peut être considéré comme un ennemi ? Est-ce seulement quelqu’un qui s’oppose à nous, ou pourrait-il s’agir de toute personne envers laquelle nous éprouvons instinctivement de la méfiance ?

Socrate, le sage qui se disait ignorant
Socrate avait compris quelque chose de profondément humain : guider les gens vers la réflexion est bien plus efficace que de simplement leur transmettre des informations. (Image : wikimedia / Gustave Doré, dessinateur. Olympe Brux, graveur / Domaine public)

Une conversation avec Socrate n’était jamais une discussion informelle, mais un cheminement continu vers la vérité. Sous le feu des questions de Socrate, les gens découvraient souvent qu’ils ne comprenaient pas vraiment le sens des mots qu’ils utilisaient avec tant d’assurance. Et si l’on ne sait pas vraiment ce que sont la bonté, le courage, l’intégrité ou la vertu, comment peut-on savoir comment agir de manière vraiment juste, courageuse ou bienveillante ?

L’intention d’aider autrui

Socrate, le sage qui se disait ignorant
L’objectif de Socrate était d’aider les gens à reconnaître leur propre ignorance : afin qu’ils puissent réfléchir attentivement à ce qui est vraiment bien et mal, vrai et faux, juste et injuste, et ainsi apprendre à vivre en êtres humains véritablement vertueux. (Image : wikimedia / Josef Abel / Domaine public)

Il est important de comprendre que Socrate n’interrogeait pas les autres dans le but de les humilier. Son objectif était d’aider les gens à reconnaître leur propre ignorance : afin qu’ils puissent réfléchir attentivement à ce qui est vraiment bien et mal, vrai et faux, juste et injuste, et ainsi apprendre à vivre en êtres humains véritablement vertueux.

Un exemple célèbre est Menon, qui reprend son dialogue avec Ménon : un noble qui pensait que la vertu était indissociable de la richesse. Selon Ménon, la pauvreté ne laissait aucune place à la vertu. Il affirmait avec force qu’une personne vertueuse devait être puissante et influente. Socrate répondit par une question simple mais pénétrante : Ne devrions-nous pas ajouter les mots « juste » et « légitime » à l’acte d’acquérir richesse et pouvoir ? Si le pouvoir et la richesse sont obtenus par des moyens injustes, peuvent-ils encore être qualifiés de vertueux ? 

Cette question toucha le cœur même de la croyance de Ménon et en révéla la faille. Socrate en tira alors une conclusion claire : la justice, la modération, la piété et les autres vertus doivent primer sur l’acquisition. Si, dans certaines circonstances, une personne ne peut s’enrichir que par des moyens injustes, alors choisir la pauvreté plutôt que l’injustice est en soi une forme de vertu. Face à ce raisonnement, Ménon fut pleinement convaincu et comprit enfin que la vertu n’a aucun lien direct avec la richesse matérielle, le pouvoir ou le statut social.

Cette vérité est intemporelle. Pourtant, aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui mesurent la réussite uniquement à l’aune de leur fortune matérielle. Certains se demandent même cyniquement : « Quel est le prix de la moralité ? » Ce faisant, ils tombent dans le même piège intellectuel que Ménon jadis.

Socrate, le sage qui se disait ignorant
Socrate suscitait l’admiration et attirait des disciples. Mais, il était également victime de calomnies, de moqueries et même parfois de violences physiques. (Image : wikimedia / Josef Abel / Domaine public)

Faire face à l’hostilité au nom de la sagesse

Le style de dialogue de Socrate offensait inévitablement de nombreux Athéniens, en particulier ceux considérés comme des « autorités » dans leurs domaines respectifs. Convaincre ces personnes de leur propre ignorance était bien plus difficile que d’interroger de simples citoyens. Le plus souvent, perdre une discussion, et avec elle, sa dignité, engendrait du ressentiment, de la jalousie et de l’hostilité. En conséquence, si Socrate suscitait l’admiration et attirait des disciples, il était également victime de calomnies, de moqueries et même parfois de violences physiques.

À l’époque, la comédie d’Aristophane, Les Nuées, était largement jouée à Athènes. Elle reflétait la profonde animosité que certains Athéniens éprouvaient à l’égard de Socrate. Dans la pièce, celui-ci est dépeint de manière moqueuse comme un sophiste, un philosophe naturaliste obsédé par les théories abstraites, voire un athée.

En réalité, le Socrate dépeint dans la pièce ressemblait davantage aux sophistes de l’époque – maîtres de l’argumentation brillante convaincu qu’il n’existait ni bien ni mal absolu, mais seulement différentes façons d’argumenter. Les sophistes niaient l’existence d’une bonté et d’une vertu universelles, une position diamétralement opposée à la quête de vérité morale et de sagesse menée toute sa vie par Socrate. De plus, les sophistes exigeaient des honoraires élevés pour leurs enseignements, une pratique à laquelle Socrate ne s’est jamais adonné. La satire d’Aristophane était sans doute alimentée par un ressentiment personnel suite aux questions posées par Socrate lui-même. Et c’est précisément la popularité de cette pièce qui, subrepticement, a préparé le terrain pour le destin tragique de Socrate.

Socrate, le sage qui se disait ignorant
Pourtant, malgré tout cela, Socrate persévéra sur sa voie. Jour après jour, il arpentait les rues d’Athènes, s’interrogeant sur lui-même et sur les autres, pleinement conscient que ses actions suscitaient une hostilité croissante. (Image : wikimedia / TG / Domaine public)

Pourtant, malgré tout cela, Socrate persévéra sur sa voie. Jour après jour, il arpentait les rues d’Athènes, s’interrogeant sur lui-même et sur les autres, pleinement conscient que ses actions suscitaient une hostilité croissante. Même sa femme s’emportait souvent face à son comportement. ​​Mais rien ne pouvait ébranler sa détermination.

Alors, qu’est-ce qui poussait Socrate à persister avec tant d’obstination à interroger les autres, malgré le danger croissant ? La réponse pourrait- elle résider dans le concept d’oracle divin ?

Rédacteur Yasmine Dif

Source : Socrates, the Sage Who Called Himself ’Ignorant’ (Part 2)
www.nspirement.com

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