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Société. Venise, Nice, Rio : trois carnavals, trois mondes

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Le carnaval trouve ses origines dans les fêtes païennes de l’Antiquité, qui célébraient la fin de l’hiver et le retour de la lumière. Avec le temps, l’Église intègre ces réjouissances au calendrier chrétien, juste avant le Carême. Le carnaval devient alors un moment de liberté, de déguisements et de renversement des rôles, où le peuple s’amuse avant quarante jours de sobriété religieuse.

Parmi les carnavals les plus célèbres, on retrouve ceux de Venise, de Nice et de Rio de Janeiro. Chacun possède une histoire et une atmosphère propres. Quelles sont leurs particularités ?

Venise, Nice, Rio : trois carnavals, trois mondes
Le Carnaval de Venise se distingue par ses costumes et ses masques réglementés (Image : wirestock / Envato).

Le Carnaval de Venise, mystère et élégance

Le Carnaval de Venise plonge ses racines au Moyen Âge. La République de Venise instaure alors un temps de fête avant le Carême. Des sources de 1094 mentionnent déjà ces réjouissances publiques après la victoire sur le patriarche d’Aquilée. Du XIIIᵉ au XVIe siècle, le pouvoir édicte de nombreuses lois sur les masques, les jeux et les violences de rue.

Peu à peu, la ville transforme le carnaval en vitrine diplomatique et artistique de la Sérénissime. Les compagnies de jeunes nobles accueillent des princes étrangers et montent des spectacles pour eux. Après la chute de la République en 1797, les nouvelles autorités interdisent le carnaval. À la fin des années 1970, Venise le remet en scène et lui redonne une place publique.

Derrière l’image de carte postale, le Carnaval de Venise fonctionne comme un laboratoire d’inversion sociale. Le masque suspend provisoirement les hiérarchies de classe, de genre et de religion. Pourtant, les autorités surveillent cette liberté de très près. Dès 1268, le Grand Conseil interdit le lancer d’œufs parfumés. D’autres décrets limitent l’usage des masques pour entrer dans les couvents, commettre des crimes ou se travestir.

La République accepte donc la transgression, mais encadre strictement ses formes. On connaît mal certains épisodes aujourd’hui, comme les chasses aux taureaux et leur mise à mort. Le Vol de l’Ange provoque aussi des accidents, quand un funambule descend du campanile vers le palais des Doges. À cette époque, la violence fait partie du quotidien.

Le secret le plus révélateur de Venise tient peut-être au silence du carnaval. Cette fête, souvent présentée comme immuable, disparaît pendant presque deux siècles de l’espace public entre 1797 et la fin du XXe siècle. Sa forme actuelle résulte d’un tissage entre mémoire historique, grands événements mondains et stratégie touristique moderne. Dans certains quartiers moins fréquentés, des zones plus discrètes proposent un carnaval plus intimiste.

Venise, Nice, Rio : trois carnavals, trois mondes
Une femme sur un char lance des fleurs à la foule lors de la Bataille des Fleurs à Nice, en France. (Image : Wikimedia / Mark Fischer, CC BY-SA 2.0)

Le Carnaval de Nice, des fleurs et de la dérision

Le Carnaval de Nice compte parmi les plus anciens d’Europe. En 1294, Charles d’Anjou raconte qu’il passe à Nice « les jours joyeux de carnaval ». Longtemps, les autorités encadrent surtout une fête populaire. Au XIXᵉ siècle, le carnaval change d’échelle. En 1830, la ville organise des cortèges pour la venue du roi Charles-Félix de Savoie. En 1873, le Niçois Andriot Saëtone crée un comité des fêtes. Il demande au peintre Alexis Mossa d’imaginer chars et mascarades satiriques. Ils inaugurent la figure du Roi du Carnaval et un grand spectacle hivernal destiné aux hivernants venus de toute l’Europe.

Parmi les traits les plus originaux, la Bataille de Fleurs occupe une place à part. Nice la met en place en 1876 sur la Promenade des Anglais. Les participants ne se contentent pas de lancer des bouquets à la foule. Chaque char présente aussi la production horticole niçoise. Des milliers de fleurs locales recouvrent les structures : roses, œillets, mimosa. La ville devient ainsi une vitrine parfumée de la Côte d’Azur. Les imagiers niçois d’Alexis Mossa et de son fils Gustav-Adolf, forgent un univers graphique très singulier. Ils mêlent grotesque, mythologie et satire politique. Aujourd’hui, les affiches et les maquettes de chars entrent dans le patrimoine local.

À Nice, les organisateurs structurent le carnaval autour d’un Roi éphémère. Il incarne chaque année un thème différent. On brûle ensuite sa dépouille en effigie au-dessus de la Baie des Anges, pour refermer symboliquement la parenthèse des excès avant le Carême. Depuis la fin du XIXe siècle, cette fête façonne aussi l’image moderne de Nice. Les dossiers touristiques la décrivent comme le premier carnaval de France et l’un des plus importants au monde. Satires, fleurs et lumière hivernale transforment la ville en théâtre à ciel ouvert.

Venise, Nice, Rio : trois carnavals, trois mondes
L’école de samba Mangueira défile au Sambodrome lors du Carnaval de Rio de Janeiro 1991 (image : Wikimedia)

Le Carnaval de Rio de Janeiro, des plumes, de la samba et des rires

Le Carnaval de Rio de Janeiro plonge ses racines dans l’Entrudo portugais du XVIIIe siècle. Les colons importent ce rituel populaire. Dans les rues, on se lance de l’eau, de la farine, de la boue ou même des aliments avant le Carême. Ces jeux dégénèrent souvent en bagarres. Au XIXe siècle, la fête se transforme. L’élite fonde des Grandes Sociétés et organise des défilés élégants. Dans les quartiers populaires, les cordões et les blocos créent une autre forme de carnaval.

Les rythmes africains et les danses des esclaves et affranchis nourrissent ces cortèges. Peu à peu, ils ouvrent la voie à la samba. En 1917, les musiciens enregistrent Pelo Telefone, souvent considérée comme la première samba. En 1928, le groupe Deixa Falar fonde la première école de samba. Ce geste marque la naissance du carnaval moderne. À partir de 1932, les écoles défilent en compétition. En 1984, Oscar Niemeyer conçoit le Sambodrome, qui devient la grande scène de ce théâtre collectif.

Derrière l’image très médiatisée des défilés, d’autres aspects structurent le carnaval. Les écoles de samba fonctionnent presque comme des entreprises communautaires. Dans leurs favelas, elles disposent d’entrepôts, d’ateliers et de gymnases. Les habitants y fabriquent les chars, les décors et les costumes pendant des mois. Les écoles proposent aussi des actions sociales : cours, soutien aux familles, activités pour les enfants. Chaque groupe doit raconter une histoire à travers un samba-enredo composé pour l’occasion.

Le thème guide les chars, les paroles et les costumes. Certains costumes dépassent vingt kilos, mais doivent quand même respecter un cahier des charges très précis. À côté de ce carnaval officiel, des centaines de fanfares et de cortèges de quartier envahissent gratuitement les rues de Rio. On y retrouve l’esprit spontané des anciens cordões.

Plusieurs détails montrent comment Rio mêle inversion symbolique, économie et politique. Le maire ouvre la fête en remettant les clés de la ville au roi Momo, un personnage fictif. Ce geste confie symboliquement Rio au carnaval pendant quelques jours. La télévision diffuse les défilés dans plus de cent pays, et le tourisme génère un impact économique colossal. 

De nombreux historiens soulignent aussi la dimension de résistance afro-brésilienne. Au début du XXe siècle, des maisons comme celle de Tia Ciata accueillent des musiciens persécutés par la police. Ces artistes transforment une fête importée d’Europe en rituel où les descendants d’esclaves imposent leurs rythmes, leur mémoire et leur vision de la ville.

Au-delà de leurs styles si différents – masques vénitiens, chars fleuris niçois, samba carioca – ces trois carnavals racontent une même histoire. Chaque ville accepte, quelques jours par an, de jouer avec les rôles et les hiérarchies. Entre mémoire, économie touristique et quête de liberté, Venise, Nice et Rio montrent que le carnaval dépasse largement la simple parenthèse festive. Cette fête reste un laboratoire vivant où les sociétés rejouent, en musique et en costumes, leurs tensions et leurs rêves.

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