Le 12 mars 1925, Sun Yat-sen, père fondateur de la République de Chine, s’éteint à Pékin. La veille, il a signé une Lettre appelant le Kuomintang à poursuivre sa coopération avec l’Union soviétique. Certains la qualifient aujourd’hui de « faux testament de Sun Yat-sen ». Plusieurs historiens et anciens diplomates soupçonnent que cette Lettrea été rédigée par des proches de Sun Yat-sen favorables à Moscou, au sein de sa famille comme parmi ses collaborateurs, alors que lui-même était à l’agonie. Le débat n’est pas tranché, mais ce texte a pesé lourd sur la trajectoire de la République de Chine.
Sans appui occidental, Sun Yat-sen se tourne vers Moscou
En 1923 Sun Yat-sen dirige un gouvernement basé à Canton (aujourd’hui Guangzhou), dans le Sud de la Chine. Ce gouvernement régional, porté par le Kuomintang (le parti nationaliste chinois, fondé par Sun Yat-sen), n’est reconnu par aucune grande puissance occidentale. Le gouvernement officiellement reconnu à l’international siège à Pékin, aux mains de plusieurs seigneurs de la guerre rivaux.
Dès son enfance, Sun Yat-sen est marqué par la révolte des Taiping, menée par Hong Xiuquan contre la dynastie mandchoue des Qing. L’idéal de Sun Yat-sen : renverser la dynastie Qing et réunifier la Chine par la révolution. Pour y parvenir, il a besoin d’argent, d’armes et de conseillers. Il en cherche d’abord auprès des puissances occidentales, qui refusent de l’aider. En 1922, son principal allié militaire le chasse de Canton : Sun Yat-sen mesure alors ce qui lui manque, une armée solide. En 1923, il signe à Shanghai une déclaration commune avec un envoyé de Moscou.
C’est à contrecœur qu’il accepte l’aide soviétique. Cette aide est conditionnée à l’entrée des membres du Parti communiste chinois dans le Kuomintang. Mais Sun Yat-sen ne reprend pas à son compte le modèle soviétique. Il n’admet les membres du Parti communiste chinois dans le Kuomintang qu’à titre individuel. Moscou lui envoie de l’argent, des armes et un conseiller politique, Mikhaïl Borodine. Ce dernier est arrivé à Canton en 1923 avec la charge de réorganiser le Kuomintang. Borodine devient rapidement le principal conseiller de Sun Yat-sen.
Le Testament de Sun Yat-sen, signé à ses derniers instants
Sun Yat-sen arrive à Pékin fin 1924 pour négocier avec les seigneurs de la guerre du Nord. Déjà malade, il est hospitalisé à l’hôpital de l’Union médicale de Pékin. On l’opère en janvier d’un cancer du foie. En mars 1925, il est à l’agonie et n’est presque plus conscient.
Il laisse trois testaments, préparés dès le 24 février. Le premier est le Testament politique (總理遺囑), mis par écrit par Wang Jingwei, un proche collaborateur de Sun Yat-sen qui présidera le gouvernement nationaliste dès juillet 1925. Le deuxième, le Testament familial (家事遺囑), règle le sort de ses biens. Le troisième est la Lettre d’adieu à la Russie soviétique ( en anglais : Farewell letter to Soviet Russia), adressée au Comité exécutif central de l’URSS.
Plusieurs récits circulent sur l’origine du troisième testament, la Lettre d’adieu à la Russie soviétique. Selon le premier, Sun Yat-sen l’aurait dictée en anglais à son entourage, en présence de Mikhaïl Borodine. Selon le second, Mikhaïl Borodine l’aurait lui-même rédigée en anglais, Wang Jingwei l’aurait ensuite traduite en chinois, puis reformulée pour lui donner le ton habituel de Sun Yat-sen.
Hu Hanmin, l’un des plus anciens compagnons de Sun Yat-sen et chef de file de l’aile droite du Kuomintang, assure alors l’intérim à Canton. Il aurait exprimé de vives réserves sur ce texte. Mais au chevet du mourant, c’est l’épouse de Sun Yat-sen, Soong Ching-ling, qu’il a épousée en 1915, qui a le plus d’influence sur les personnes présentes. C’est elle qui aurait insisté pour que son mari signe.
Sun Yat-sen n’a plus la force de tenir un stylo. Selon plusieurs récits, Soong Ching-ling lui soutient la main pour signer. Les historiens se demandent s’il a pleinement mesuré la portée de ce qu’il signait. D’autres récits rapportent qu’il a approuvé d’un signe de tête les projets qui lui étaient lus.
Pourquoi cette précipitation ? Soong Ching-ling et les conseillers soviétiques présents craignent qu’après le décès de Sun Yat-sen, l’aile droite du Kuomintang, emmenée par Hu Hanmin, ne rompe l’alliance avec Moscou. Il leur faut, selon eux, un texte signé de Sun Yat-sen lui-même pour garantir cette alliance.
D’ailleurs, selon les archives, cette Lettre n’est d’abord pas mentionnée : la Pravdaen publie une traduction russe le 14 mars 1925, en deuxième page et sous un titre discret. Le lendemain, le message de condoléances du Parti communiste chinois au Kuomintang ne cite que Le Testament politique. La presse de la République de Chine ne relaie laLettre qu’à partir du 16 mars, en citant des informations venues de Russie.
Ce testament de Sun Yat-sen contient une phrase clé : « J’ai chargé le Kuomintang de maintenir durablement notre coopération avec vous ». D’après certains récits, elle aurait été ajoutée par Borodine lui-même. Elle garantit que les intérêts soviétiques en Chine seront protégés, même après la disparition de Sun Yat-sen.
Soong Ching-ling, la veuve de Sun Yat-sen : l’alliée de Moscou puis du Parti communiste chinois
Soong Ching-ling est l’une des trois sœurs Soong, appelées à jouer un rôle central dans l’histoire de la Chine au XXe siècle. Sa cadette, Soong Mei-ling, épousera en 1927 Chiang Kai-shek, futur homme fort du Kuomintang, qui devient par ce mariage le beau-frère de Soong Ching-ling. Les deux sœurs se retrouveront dans des camps opposés : Soong Mei-ling aux côtés du Kuomintang, Soong Ching-ling du côté du Parti communiste chinois.

Après la disparition de Sun Yat-sen, le Parti communiste chinois reste un petit parti, encore dépendant du Kuomintang pour survivre. Ses dirigeants comprennent que Soong Ching-ling est pour eux une « alliée précieuse ». En s’appuyant sur la parole de la veuve de Sun Yat-sen, ils peuvent se présenter au monde comme les véritables héritiers de sa pensée. Ils peuvent aussi présenter Chiang Kai-shek comme un traître à cette pensée.
En 1927, deux ans après le décès de Sun Yat-sen, sur la question de Moscou et du Parti communiste chinois, le Kuomintang se scinde en deux camps rivaux, l’un à Nankin, l’autre à Wuhan. L’enjeu : le Kuomintang doit-il rester sous l’influence de Moscou et du Parti communiste chinois ?
À Wuhan, la gauche du Kuomintang gouverne avec les conseillers soviétiques et des ministres issus du Parti communiste chinois. Les associations paysannes et ouvrières animées par le Parti communiste chinois s’en prennent aux propriétaires terriens, dont beaucoup sont des proches d’officiers de l’armée nationaliste.
À Nankin, Chiang Kai-shek, qui commande cette armée, exige le départ des conseillers soviétiques. Le 24 mars 1927, lors de la prise de Nankin par cette armée, des soldats attaquent les consulats étrangers et tuent plusieurs étrangers. Les navires étrangers ripostent par des bombardements.
Chiang Kai-shek accuse le Parti communiste chinois et les conseillers soviétiques d’avoir poussé soldats et habitants à s’en prendre aux étrangers, afin de le brouiller avec les puissances occidentales.
Le 12 avril 1927, il fait réprimer les membres du Parti communiste chinois à Shanghai. Wuhan le dénonce comme un traître à la révolution, et Soong Ching-ling prend le parti de Wuhan.
Le 1er juin 1927, Staline demande au Parti communiste chinois de mobiliser des dizaines de milliers de militants et de s’emparer de terres. Les dirigeants de Wuhan, issus de l’aile gauche du Kuomintang, y voient une manœuvre pour conduire le Parti communiste chinois au pouvoir. Le 15 juillet, ils expulsent à leur tour les membres du Parti communiste chinois et renvoient les conseillers soviétiques.
En septembre, les deux camps du Kuomintang, celui de Wuhan et celui de Nankin, se réunissent. Le camp au nom duquel Soong Ching-ling dénonçait Chiang Kai-shek a donc lui-même rompu avec Moscou et le Parti communiste chinois. C’est à ce moment que Soong Ching-ling quitte la Chine pour aller à Moscou.
Elle rentre en Chine en 1929 pour les obsèques nationales de Sun Yat-sen à Nankin. Selon plusieurs sources, elle agit dans les années 1930 pour le compte du Komintern, l’Internationale communiste, une organisation basée à Moscou chargée de coordonner les partis communistes du monde entier.
En 1949, le Parti communiste chinois prend le pouvoir sur l’ensemble du continent chinois. Soong Ching-ling reste alors en Chine et participe à la conférence consultative politique qui donne au nouveau régime sa légitimité institutionnelle. Quand elle monte sur la tribune de la place Tian’anmen aux côtés de Mao Zedong, elle apporte à ce régime la caution du nom de Sun Yat-sen. Elle finira par adhérer elle-même au Parti communiste chinois, le 15 mai 1981, soit deux semaines avant son décès.
Une fois au pouvoir, le Parti communiste chinois mènera des campagnes de répression. Ensuite ce sera le Grand Bond en avant (1958-1962) qui conduira à une grande famine faisant des dizaines de millions de victimes selon la plupart des estimations, puis la Révolution culturelle (1966-1976). Aujourd’hui encore, il exerce un pouvoir brutal.
Sun Yat-sen avait fait du « bien-être du peuple » l’un de ses trois principes. Quelle influence ce testament controversé aura-t-il eu sur l’orientation politique de la République de Chine ?
Rédacteur Yi Ming
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