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Histoire. L’empereur lui offre sa sœur, mais la réponse de cet homme de droiture perdure depuis 2 000 ans

CHINE ANCIENNE > Histoire

Imaginez cette scène : l’empereur de Chine vous convoque. Derrière un paravent, sa sœur, une princesse, attend votre réponse. La question semble anodine : « Avec la richesse, ne change-t-on pas d’amis et d’épouse ? » Mais vous comprenez l’enjeu. Que répondez-vous ? Cette situation s’est réellement produite il y a deux mille ans. Et la réponse donnée par un homme de droiture a traversé les siècles pour devenir un proverbe chinois. Mais avant d’y revenir, comprenons pourquoi les femmes chinoises d’autrefois ont toujours désigné leur époux par le terme « fujun » (夫君) — littéralement « seigneur-époux », un titre réservé aux hommes d’honneur.

Le paradoxe du gentilhomme : facile à vivre, impossible à manipuler

Les Entretiens de Confucius (Lunyu, 论语) posent une énigme fascinante : « Un gentilhomme se laisse aisément servir mais refuse toute flatterie ; l’homme de peu se laisse volontiers flatter mais demeure difficile à servir. »

Traduction concrète ? Votre vie quotidienne avec un homme intègre sera paisible. Pas de caprices imprévisibles, pas d’exigences contradictoires. Il suffit d’être sincère et droit. Mais essayez de le manipuler par la séduction, les larmes calculées ou les flatteries — vous vous heurterez à un mur.

Pourquoi ? Parce qu’un gentilhomme construit ses décisions sur des principes, non sur des émotions fluctuantes ou des apparences. Tentez de le tromper et il s’éloignera sans bruit. L’opportuniste, lui, vous épuisera par ses humeurs changeantes et ses calculs constants, mais quelques compliments bien placés suffiront à l’amadouer — du moment qu’il y trouve son compte.

Résultat ? L’épouse d’un gentilhomme dort tranquille. Les séductrices extérieures peuvent déployer tous leurs charmes — beauté fatale, stratagèmes élaborés, promesses alléchantes. Rien n’y fera. Cette imperméabilité à la corruption constitue précisément sa valeur.

Un homme de droiture dit non à une princesse

Confucius enseignait : « Le gentilhomme comprend ce qui est moral ; l’homme de peu comprend ce qui est profitable. » Deux histoires illustrent cette distinction mieux que mille discours.

L’empereur lui offre sa sœur, mais la réponse de cet homme de droiture perdure depuis 2 000 ans
Au cours de la période des Printemps et Automnes, Yan Ying, ministre du royaume de Qi, refusa de divorcer de sa première femme afin d’épouser une princesse. (Image : wikimedia /《歷代名臣像解》/ Domaine public)

Première scène, Printemps et Automnes : Yan Ying (晏婴, v. 578 - v. 500 av. J.-C.) sert fidèlement le duc Jing dans le royaume de Qi. Un jour, le souverain remarque l’épouse vieillissante de son ministre. Pensant lui faire plaisir, il lui propose généreusement d’épouser une jeune et ravissante princesse.

Le silence qui suit doit être pesant. Puis Yan Ying répond avec une simplicité désarmante : « Lorsque mon épouse était jeune et belle, elle m’a confié sa vie entière. Aujourd’hui que les années ont marqué son visage, comment pourrais-je trahir cette confiance ? » 

Le duc comprend son erreur. Il vient de mesurer la vraie grandeur.

Deuxième acte, dynastie des Han orientaux (25-220)

Le Livre des Han postérieurs (Hou Hanshu, 后汉书) nous plonge dans une autre scène, plus tendue encore.

La princesse Huyang, sœur de l’empereur Guangwu (règne 25-57 apr. J.-C.), est veuve. Son regard se pose sur Song Hong (宋弘), ministre dont l’intégrité rayonne dans tout le palais. Elle confie son désir à l’empereur.

Dilemme impérial : comment refuser à sa sœur adorée sans la blesser ? Comment tester son ministre sans le piéger ? L’empereur imagine une approche oblique.

Lors d’une audience, il lance négligemment, comme une simple réflexion philosophique : « On dit qu’avec la richesse viennent de nouveaux amis et une nouvelle épouse. Le monde ne fonctionne-t-il pas ainsi ? »

Le silence se fait. Tous comprennent. Derrière le paravent de soie, la princesse Huyang retient son souffle.

L’empereur lui offre sa sœur, mais la réponse de cet homme de droiture perdure depuis 2 000 ans
Song Hong (à genoux) refusa la proposition de l’empereur Guangwu (au centre) d’épouser la princesse Huyang. (Image : wikimedia / Harvard University / Domaine public)

Song Hong se redresse. Sa voix résonne, ferme et paisible : « J’ai entendu dire qu’on n’oublie jamais les amis des jours de pauvreté. Et qu’on ne répudie jamais l’épouse qui a partagé le son et la balle » — images des nourritures les plus humbles.

Ces mots gravent dans la mémoire le proverbe : L’épouse du son et de la balle ne descendra pas de la salle (糟糠之妻不下堂, zāo kāng zhī qī bù xià táng), désignant celle qui a accompagné son mari dans la misère. Car la véritable noblesse se mesure à la fidélité dans l’adversité, non à l’opportunisme dans le succès. Un homme de droiture protège ainsi son épouse contre toutes les tentations du pouvoir et de la nouveauté. 

Le test ultime : la solitude

La Grande Étude (Daxue, 大学) pose une question troublante : « Le gentilhomme veille sur sa conduite dans la solitude. »

Que faites-vous quand personne ne regarde ? Quand aucun témoin ne peut vous juger ? Quand les conséquences sociales semblent inexistantes ? C’est là que se révèle le véritable caractère.

L’homme véritablement intègre maintient ses principes même dans le secret absolu. Pas de violence cachée. Pas d’abus de pouvoir dans l’intimité. Pas de double vie. Sa moralité ne dépend pas du regard d’autrui — elle vient de l’intérieur.

Vivre auprès d’un tel homme n’offre-t-il pas une véritable sécurité ? Pas seulement physique ou matérielle — mais cette tranquillité profonde de savoir que la personne à vos côtés reste la même, que vous soyez présent ou absent, en public ou en privé.

La rareté fait la valeur

Soyons honnêtes : devenir un gentilhomme confucéen représente un défi titanesque. Privilégier la morale au profit ? Sacrifier ses intérêts pour la justice ? Rester fidèle à ses principes même quand cela coûte cher ?

L’empereur lui offre sa sœur, mais la réponse de cet homme de droiture perdure depuis 2 000 ans
Plus de deux mille ans ont passé, dans la Chine actuelle, prisonnière du mal, il existe encore des hommes nobles, tels que le défunt artiste chinois Yu Menglong, qui poursuivent leur quête du bien et de la droiture. (Image : Capture d’écran / YouTube)

Ces hommes sont rares. Mais c’est précisément cette rareté qui crée leur valeur. Le « da zhangfu » (大丈夫), l’homme d’honneur authentique, devient alors l’horizon vers lequel aspirer — pour les hommes qui veulent grandir, pour les femmes qui cherchent la stabilité.

Et c’est pourquoi, dans la Chine traditionnelle, ces hommes méritaient le titre de « fujun » — non pas de« laogong » (老公, « vieux mari »), cette appellation familière moderne qui nivelle tout et efface la notion même d’honneur conjugal.

Deux mille ans plus tard, face à l’empereur et à la princesse invisible derrière le paravent, quelle aurait été votre réponse ?

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