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Chine. Sans interprète, sans accès à leur consulat, sous les violences : la détention arbitraire en Chine vécue par les étrangers 

ACTUALITÉ > Chine

L’organisation de défense des droits humains Safeguard Defenders a publié une enquête qui éclaire un péril longtemps sous-estimé : la détention arbitraire en Chine de ressortissants étrangers, coupés de tout recours et transformés, selon ses auteurs, en monnaie d’échange diplomatique.

Le 16 juin 2026, lors d’une conférence de presse organisée à Lisbonne, au Portugal, l’organisation Safeguard Defenders a présenté son rapport Derrière les barreaux : enquête sur les conditions dans les centres de détention en Chine (Behind Bars: A Survey on Detention Centre Conditions in China), consacré aux conditions de détention en Chine. Si l’enquête dépeint un système carcéral inhumain pour l’ensemble des prisonniers, elle insiste sur un point devenu brûlant : la détention arbitraire en Chine de ressortissants étrangers, arrêtés sur place et privés de tout secours.

Interrogé en exclusivité par Vision Times, Wu Shaoping (吴绍平), président de l’Alliance des avocats chinois de la diaspora pour les droits humains, y voit la marque d’une faille ancienne et soigneusement dissimulée, propre à un système fondé sur la présomption de culpabilité et sur un contrôle policier sans contre-pouvoir.

Quatre-vingt-quatre témoignages venus de toute la Chine

Pour garantir l’objectivité de l’étude, la conception des questionnaires et le traitement des données ont été confiés à un organisme tiers indépendant. Quatre-vingt-quatre personnes, chinoises et étrangères, détenues à un moment ou à un autre en Chine, ont accepté de témoigner. À elles seules, elles couvrent au moins 58 établissements répartis dans 19 provinces et municipalités, sur les quelque 2 600 lieux de détention que compterait le pays. 

La concordance de leurs récits, d’une région à l’autre, ne laisse guère de place au hasard : elle révèle des pratiques organisées, et non des dérives isolées. Des provinces côtières prospères aux régions reculées de l’intérieur, la logique répressive et son degré de cruauté demeurent, selon l’avocat, remarquablement constants.

Le « double enfer » des ressortissants étrangers

Face à la multiplication des arrestations arbitraires d’étrangers ces dernières années, le rapport décrit pour eux un « double enfer ». Le terme n’est pas une simple image : à la violence que subissent déjà les prisonniers chinois s’ajoute, pour l’étranger, une seconde épreuve — celle d’un isolement absolu, à la fois linguistique, juridique et diplomatique, qui le laisse démuni face à la machine judiciaire.

Faute du moindre service de traduction, ces détenus ne comprennent ni le règlement intérieur ni les procédures qui les concernent, et se trouvent dans l’incapacité de se défendre. La police les coupe en outre de tout lien avec l’extérieur : beaucoup affirment que leurs courriers adressés à leur famille, à leurs avocats ou au consulat de leur pays ont été illégalement retenus par l’établissement.

Dans cet état d’opacité totale, le détenu étranger ignore souvent ce qui lui est reproché, la durée prévisible de son enfermement et les démarches susceptibles de le faire libérer. Entièrement dépendant de geôliers dont il ne partage ni la langue ni les codes, il devient une proie de choix pour les pressions et les aveux dictés.

Coupés de leur consulat, en violation de la Convention de Vienne

Cet isolement organisé contrevient d’abord au code de procédure pénale chinois lui-même, qui impose la présence d’un interprète pour les justiciables ne maîtrisant pas la langue, rappelle l’avocat. Il bafoue ensuite le droit international et la Convention de Vienne sur les relations consulaires, laquelle garantit à tout étranger arrêté le droit d’avertir son consulat et de recevoir son assistance. Dans la plupart des pays, ce contact consulaire constitue la première bouée de secours d’un ressortissant en difficulté ; en Chine, il est trop souvent rendu impossible.

Pour Wu Shaoping, un tel effacement n’a rien d’un simple dysfonctionnement administratif. Il trahit au contraire la fonction réelle assignée à ces prisonniers : servir de monnaie d’échange dans une « diplomatie des otages » et dans les rapports de force que Pékin entretient avec les capitales étrangères. Un ressortissant détenu devient alors un levier de négociation, brandi au gré des tensions diplomatiques, tel que l’histoire de Cheng Lei, journaliste australienne, emprisonnée pendant trois ans par Pékin.

Cette dérive n’a rien d’anecdotique pour les Européens. Si le rapport a été dévoilé à Lisbonne, c’est précisément parce que la détention de ressortissants étrangers — hommes d’affaires, universitaires ou simples voyageurs — s’est imposée ces dernières années comme un risque tangible pour les démocraties dont les citoyens se rendent en Chine. Pour les familles restées au pays, l’absence de nouvelles et le mutisme des autorités prolongent l’angoisse pendant des mois.

La détention arbitraire en Chine, un système sans contre-pouvoir

Les étrangers ne relèvent pourtant pas d’un régime distinct : ils entrent dans le même système que les Chinois, et celui-ci se révèle implacable. L’enquête établit que 73 % des personnes interrogées se sont vu refuser l’accès à un avocat, et que 76 % ont subi des violences physiques — coups infligés par les gardiens, mais aussi par des codétenus que l’administration laisse faire, voire encourage. Surpopulation des cellules, soins refusés à dessein, privation prolongée d’air libre : les conditions matérielles deviennent elles-mêmes un moyen d’arracher des aveux.

La racine du mal, explique le juriste, tient à une confusion. En Chine, l’enquête et la détention relèvent d’une seule et même autorité : alors qu’ailleurs les lieux de détention dépendent généralement d’un ministère de la Justice distinct de la police, ils demeurent ici placés sous le ministère de la Sécurité publique, celui-là même qui conduit les interrogatoires. Les « procureurs résidents », censés assurer un contrôle interne, n’ont aucune indépendance réelle. Lorsque celui qui accuse est aussi celui qui détient et qui juge, souligne-t-il, l’État de droit s’effondre. Dans un tel ensemble, où aucun contre-pouvoir ne vient tempérer l’arbitraire, l’étranger sans compétence linguistique ni soutien demeure la cible la plus exposée.

Un avertissement aux démocraties occidentales

La présentation du rapport à Lisbonne n’a rien d’un hasard. À l’automne 2022, la Cour européenne des droits de l’homme avait rendu un arrêt retentissant interdisant l’extradition vers la Chine, au motif que son système de détention relevait d’une « violence généralisée » contraire à l’interdiction de la torture. Depuis, Pékin s’emploie, État par État, à faire lever cette interdiction et à se présenter comme un pays respectueux du droit. Avec ses preuves récentes et concordantes, le rapport Derrière les barreaux contrarie directement cette offensive diplomatique de Pékin.

En conclusion, l’avocat adresse une mise en garde aux sociétés occidentales, qui mesurent encore mal la menace que ce système fait peser au-delà des frontières chinoises. « Les pays occidentaux entretiennent depuis longtemps l’illusion que les droits humains pourraient être séparés des questions économiques et commerciales », déclare-t-il, y voyant la cause même de l’assurance affichée par Pékin. Droits humains et intérêts économiques sont, à ses yeux, indissociables : tant que les seconds primeront, les premiers continueront d’être sacrifiés.

Pour protéger réellement leurs citoyens du risque d’extradition et de détention arbitraire en Chine, les démocraties occidentales devraient, selon lui, renoncer à l’apaisement et opter pour des mesures plus fermes : action diplomatique commune, sanctions ciblées contre les responsables de violations et sanctions économiques substantielles. Ce n’est qu’au prix fort, estime l’avocat, que le régime pourra être contraint de renoncer à de telles pratiques. Safeguard Defenders a par ailleurs annoncé un second rapport, attendu le 18 juillet, consacré cette fois à l’intérieur du système pénitentiaire chinois — une nouvelle étape, promet l’organisation, dans la mise au jour de ce qui se joue derrière les hauts murs des prisons du pays.

Rédacteur Yi Ming

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