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Société. Béguines, femmes libres et amoureuses de Dieu

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Les béguines, ces femmes remplies de l’amour pour Dieu et de liberté, naissent à la fin du XIIᵉ siècle dans un monde en plein bouleversement. Elles se consacrent au Christ sans entrer en couvent. Elles ne dépendent ni d’un mari ni d’un ordre religieux. Pourtant, elles prient, travaillent et servent avec une intensité qui dérange autant qu’elle fascine. La tradition béguinale ne s’éteint qu’en 2013, avec la mort de la béguine Marcella Pattyn à Courtrai en Belgique.

Béguines et création d’un mouvement inédit

Les béguines apparaissent à Liège, autour de 1180–1200, dans un contexte de croisades et de renouveau spirituel. Les croisades laissent de nombreuses veuves et jeunes femmes sans perspective de mariage. Dans le même temps, les villes se développent et une bourgeoisie marchande prospère. Le concile de Latran IV, en 1215, interdit la création de nouveaux ordres et impose un numerus clausus aux monastères. Les couvents débordent, mais le désir de vie religieuse demeure chez beaucoup de femmes.

Les béguines s’enracinent surtout là où le droit coutumier permet aux femmes de garder la propriété de leurs biens. Veuves, orphelines ou jeunes femmes non mariées peuvent posséder une maison ou un petit patrimoine. Cette base matérielle rend possible des communautés de béguines adultes, responsables de leurs biens et de leurs choix. Dans les zones de droit romain, au contraire, les biens appartiennent au père, au mari ou aux frères. Le mouvement béguinal y rencontre donc bien plus d’obstacles. 

Béguines, femmes libres et amoureuses de Dieu
Des véritables « petites villes de femmes », clos autour d’une chapelle ou d’une église. (Image : wikimedia/ MarcVermeirsch, CC BY-SA 3.0)

Béguines et regroupement : maisons, rues et béguinages

Les béguines viennent de toutes les couches sociales. On trouve des filles de marchands aisés, des veuves modestes, des ouvrières du textile et parfois des nobles. Certaines béguines restent dans leur famille. D’autres vivent à deux ou trois dans une maison. Les plus pauvres choisissent parfois une vie d’errance, de prière et de mendicité, souvent en marge des villes.

Peu à peu, les béguines se regroupent de manière plus stable. Des petits groupes domestiques s’installent dans une même rue, près d’une église, d’une léproserie ou d’un hôpital. Puis des ensembles plus vastes naissent : les béguinages, ou begijnhof

Ces béguinages deviennent de véritables « petites villes de femmes », clos autour d’une chapelle ou d’une église. Une direction féminine de béguines, élue pour quelques années, organise la vie commune sans pouvoir absolu ni règle figée. Ces regroupements de béguines se multiplient dans les villes du nord de l’Europe.

Béguines, femmes libres et amoureuses de Dieu
Leurs métiers sont variés, filage, tissage, lavage de la laine, blanchissage de draps... (Image : wikimedia Louis Tytgadt / Domaine public)

Une économie au service de la liberté

Les béguines mettent le travail au cœur de leur vie. Ce travail leur permet de vivre sans dépendre d’un mari et sans vivre uniquement d’aumônes. Les béguines exercent des métiers variés : filage, tissage, lavage de la laine, blanchissage de draps, petits travaux de ferme près des villes. Certaines fabriquent des bougies ou de la poterie. D’autres gèrent de petits ateliers.

Les béguines se distinguent aussi par leur rôle auprès des malades. Elles soignent dans les hôpitaux et servent les pauvres, comme de véritables infirmières avant l’heure. Les béguines les plus instruites enseignent aux enfants, copient des livres, composent des poésies et des écrits mystiques. Leur succès dans le soin, l’enseignement et l’artisanat inquiète parfois des corporations masculines déjà fragilisées par les changements économiques.

Béguines et vie spirituelle : amour, souffrance et liberté

Les béguines prient plusieurs fois par jour, seules et en groupe. Elles participent à la liturgie paroissiale ou à celle des dominicains et des franciscains voisins. Les béguines lisent la Bible et des textes spirituels. Elles cherchent une union intime avec Dieu, souvent décrite dans le langage de l’amour courtois. Chez la béguine Hadewijch, par exemple, poèmes et visions décrivent une montée en degrés d’amour jusqu’à la fusion de la volonté humaine avec la volonté divine.

De nombreuses béguines vivent aussi une spiritualité centrée sur la souffrance du Christ. Cette mystique peut aller très loin. La béguine Marguerite Porete, avec son Miroir des âmes simples, affirme que l’âme anéantie en Dieu, entièrement remplie de son amour, n’a plus à se soucier des commandements. Sa volonté est alors devenue une avec celle de Dieu. Pour ses juges, cette liberté intérieure remet trop en cause l’obéissance et la morale chrétienne. Marguerite Porete sera brûlée à Paris en 1310, avec son livre, pour hérésie.

Béguines, femmes libres et amoureuses de Dieu
Le soutien le plus célèbre est celui du roi Louis IX (Saint Louis). (Image : wikimedia/  Recueil des rois de France / Public domain)

Béguines et soutiens : rois, évêques, villes

Les béguines ne subissent pas uniquement la méfiance. Elles reçoivent aussi des soutiens, parfois puissants. À Liège, le prêtre Lambert le Bègue protège les béguines réunies autour de l’église Saint-Christophe, même si sa figure est devenue en partie légendaire. Des évêques voient dans ces femmes un renouveau spirituel utile à la réforme de l’Église. Plusieurs villes acceptent de créer des béguinages, d’en tracer les murs et d’y garantir une certaine sécurité.

Le soutien le plus célèbre vient du roi Louis IX. Le roi fait venir des béguines à Paris. Il leur achète une maison dans le Marais et les dote de revenus pour qu’elles puissent y vivre chastement et dans la prière. Au XIVᵉ siècle, alors que de nombreux béguinages disparaissent, une bulle papale de 1319 autorise explicitement les béguines de Flandre à poursuivre leur vie de foi. 

En échange, les béguines doivent adoucir certains aspects jugés trop radicaux et se rapprocher des structures paroissiales. En Brabant, le pape Jean XXII protège aussi les grands béguinages, qui deviennent peu à peu des lieux réservés surtout aux filles de la noblesse et de la grande bourgeoisie.

Solidarité et protection mutuelle

La solidarité entre béguines n’est pas un slogan. Elle représente leur condition de survie. Les béguines se regroupent pour se protéger des violences urbaines, de l’insécurité et des abus. Elles mettent en commun leurs ressources pour nourrir les plus pauvres, loger les malades ou accueillir les vieillissantes. Les béguines ouvrent aussi leurs portes aux migrantes pauvres arrivant en ville. Elles offrent travail, toit et apprentissage.

Béguines, femmes libres et amoureuses de Dieu
Dans un béguinage, une femme âgée ou malade sait qu’elle ne sera pas abandonnée. (Image : wikimedia/ JVitaly Volkov/ CC BY 2.0)

Dans un béguinage, une béguine âgée ou malade sait qu’elle ne sera pas abandonnée. Ses sœurs de vie viennent l’assister, la soigner, prier pour elle et l’accompagner jusque dans la mort. La solidarité passe aussi par la transmission des savoirs. 

Les béguines les plus instruites apprennent aux autres à lire, à prier avec l’Écriture et à penser leur propre foi. Les plus expérimentées forment les plus jeunes au soin des malades, à l’usage des plantes et à la gestion du travail. Les grandes mystiques donnent aux autres un langage pour exprimer ce qu’elles ressentent confusément.

Cette fraternité féminine, dans un monde largement patriarcal, donne aux béguines une base solide pour résister aux moqueries, aux insultes et aux interdictions.

Béguines et persécutions : peur, jalousie et condamnation

Dès le XIIIᵉ siècle, le mot « béguine » prend une couleur péjorative. On traite facilement les béguines de dévotes excessives ou d’hypocrites. Dans certains textes, « beguin » signifie même « hérétique ». Plusieurs forces se liguent progressivement contre les béguines. 

Une partie du clergé universitaire n’admet pas que des laïques, et surtout des femmes, lisent la Bible en commun, discutent de théologie et témoignent par leurs écrits. Des inquisiteurs, comme Conrad de Marbourg, soupçonnent les béguines de dérive hérétique, surtout quand leur mystique insiste sur un contact direct avec Dieu en dehors des cadres paroissiaux. La hiérarchie ecclésiastique craint aussi que la proximité avec des moines mette en danger les vœux de chasteté. Enfin, des ordres installés et des clercs voient les dons, les legs et une partie de l’autorité spirituelle leur échapper.

Le concile de Mayence, en 1233, dénonce déjà les béguines. En 1298, la décrétale Periculoso renforce la clôture des moniales, modèle opposé à la liberté des béguines. Le concile de Vienne, en 1311–1312, condamne officiellement béguines et bégards pour « fausse piété » et hérésie, en visant surtout les formes les plus radicales et les groupes du Libre Esprit.

Cette condamnation n’efface pas immédiatement les béguines, mais elle brise une grande part de leur liberté. Dans la plupart de l’Europe, le mouvement disparaît peu à peu. Beaucoup de femmes sont intégrées aux tiers-ordres mendiants ou à des communautés plus contrôlées. Seule la Flandre conserve des béguinages vivants jusqu’au XXᵉ siècle, au prix d’un certain assagissement et d’une intégration plus stricte dans les structures ecclésiales.

Béguines, femmes libres et amoureuses de Dieu
Maisons typiques du béguinage d'Amsterdam. (Image : wikimedia/ Jean-Christophe BENOIST / CC BY 3.0 )

Une liberté spirituelle toujours actuelle

Les béguines séduisent encore aujourd’hui parce qu’elles prouvent qu’une femme peut exister autrement. Elle peut vivre comme béguine, sans être épouse ni moniale cloîtrée, mais croyante adulte, économiquement autonome, socialement utile et spirituellement audacieuse. Les béguines ont bâti, pierre après pierre et prière après prière, des espaces de liberté au cœur d’une société qui les ridiculise, les soupçonne, les encadre et parfois les brûle.

Le mouvement béguinal disparaît comme institution avec la mort de la dernière béguine traditionnelle, Marcella Pattyn, en 2013. Pourtant, l’héritage des béguines demeure. Il vit dans les béguinages classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, dans les textes mystiques qu’elles nous ont laissés et dans les expériences modernes d’habitat solidaire et de vie spirituelle partagée qui se réclament, aujourd’hui encore, de ces femmes remplies de l’amour de Dieu et de liberté.

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