Si les pouvoirs publics ne prennent pas les mesures qui s’imposent et en l’absence de réponse coordonnée au niveau mondial, les aliments ultra-transformés vont occuper une place croissante dans notre alimentation et nuire à notre santé, mais aussi à l’économie. Cette mise en garde s’appuie sur trois articles scientifiques publiés dans The Lancet, une revue médicale de premier plan.
Les aliments ultra-transformés sont en train de remplacer les aliments et repas traditionnels à l’échelle mondiale, en dégradant la qualité du régime alimentaire et en contribuant à l’augmentation des maladies chroniques liées à l’alimentation.
Même si l’ensemble des dépenses publicitaires des principales entreprises qui commercialisent des aliments ultra -transformés dépassent largement le budget total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les gouvernements, les communautés et les professionnels de la santé peuvent faire beaucoup.
C’est ce que conclut la série de trois articles phares consacrée aux aliments ultra-transformés que nous avons récemment publiés dans la revue The Lancet.
Ces produits sont fabriqués à partir d’ingrédients industriels et d’additifs alimentaires, qui contiennent généralement peu ou pas d’ingrédients intacts. On pourrait citer pour exemple les boissons gazeuses, les chips et de nombreuses céréales pour le petit-déjeuner.

Dans la classification Nova, les aliments et boissons sont répertoriés dans quatre groupes en fonction de leur degré de transformation :
- Groupe 1 : Aliments non transformés ou transformés minimalement.
- Groupe 2 : Ingrédients culinaires transformés.
- Groupe 3 : Aliments transformés.
- Groupe 4 : Aliments ultra-transformés.
De notre point de vue, le problème ne réside pas dans un manque de volonté de la part des individus, mais tient avant tout à des considérations commerciales – il est le résultat d’une industrie puissante.
Ce que démontrent les données disponibles
Le premier article résume les données disponibles et montre que les aliments ultra-transformés se répandent à l’échelle mondiale. La part des produits ultra-transformés dans l’alimentation n’a cessé d’augmenter au fil des décennies dans les pays du monde entier.

Aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada, leur part dans l’alimentation est à des niveaux élevés depuis des décennies (environ 50 % de l’apport énergétique quotidien). Les aliments ultra-transformés constituent l’essentiel du régime alimentaire national. Il en va de même en Australie.
Deuxièmement, cette étude montre que les régimes riches en aliments ultra-transformés favorisent la suralimentation et sont pauvres sur le plan nutritionnel : ils contiennent davantage de sucres, de graisses saturées et ont une densité énergétique plus élevée. En revanche, ils sont plus pauvres en fibres, en vitamines et minéraux essentiels, et contiennent moins d’aliments complets.
Troisièmement, cet article résume les risques que ces aliments ultra-transformés font courir pour la santé. Nous avons mené une revue systématique de la littérature scientifique qui a inclus 104 études faites sur le long terme. Cette revue systématique a révélé que 92 de ces études faisaient état d’un risque accru de contracter une ou plusieurs maladies chroniques. Les méta-analyses de ces études ont confirmé des associations avec l’obésité, le diabète de type 2, l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie (l’excès de cholestérol, ndlr), les maladies cardiovasculaires, la maladie rénale chronique, la maladie de Crohn, la dépression et la mortalité prématurée toutes causes confondues.
Il est essentiel de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’une question d’« excès de sucre, de sel et de graisses ». Des essais cliniques ainsi que des études scientifiques montrent que quand les adultes suivent un régime alimentaire riche en aliments ultra-transformés, ils consomment environ 500 à 800 calories supplémentaires par jour, prennent du poids ainsi que de la masse graisseuse, et mangent plus rapidement, par rapport à un régime non ultra-transformé contenant les mêmes proportions de macronutriments. Cela s’explique probablement par la densité énergétique plus élevée, le goût appétissant et la texture moelleuse de ces aliments, qui favorisent la surconsommation.
De toute évidence, des recherches supplémentaires sont nécessaires. Cependant, les données disponibles sont désormais suffisamment solides pour justifier une réponse mondiale en matière de santé publique.
Les options sur le plan politique
Notre deuxième article présente les options politiques qui s’offrent aux gouvernements désireux de s’attaquer à ce problème. Quatre d’entre elles se distinguent particulièrement :
- Modifier les produits : la reformulation – qui consiste à remplacer le sucre par des édulcorants ou les matières grasses par des additifs qui confèrent une texture similaire à celle des matières grasses – ne résout pas le problème. Les gouvernements pourraient plutôt fixer des limites pour une sélection d’additifs et utiliser des « marqueurs d’aliments ultra- transformés » comme les colorants, les arômes et les édulcorants non sucrés (ainsi que les teneurs élevées en sucre, en graisses et en sel) pour identifier les produits ultra-transformés à réglementer.
- Améliorer l’environnement des produits alimentaires. Parmi les mesures fondées sur des données probantes, on peut citer :
- l’adoption d’étiquettes d’avertissement obligatoires sur le devant des emballages, qui se révèlent efficaces pour informer les consommateurs et réduire les achats.
- La protection des enfants de moins de 18 ans – en particulier sur les plateformes numériques – contre la publicité pour les aliments ultra-transformés et le fait d’étendre ces protections au-delà des « heures réservées aux enfants ».
- Des taxes sur les boissons sucrées (à 20 % minimum) ainsi que certains aliments ultra-transformés, et d’utiliser ces recettes financières pour subventionner les fruits, les légumes et les plats préparés sur place destinés aux ménages à faibles revenus.
- La suppression des aliments ultra-transformés des écoles, des hôpitaux et d’autres établissements publics, le fait de limiter la part des aliments ultra-transformés dans les rayons des supermarchés et de réduire leur mise à disposition à proximité des écoles.
3. Limiter le pouvoir des entreprises : les gouvernements pourraient prendre davantage de mesures pour réglementer les gammes de produits des entreprises, ainsi que pour surveiller et limiter la part des ventes d’aliments ultra-transformés, il convient aussi de renforcer la politique de concurrence et d’envisager des réformes fiscales qui viseraient à limiter le pouvoir excessif de ce marché.
4. Réformer les subventions comme les chaînes d’approvisionnement : les gouvernements pourraient réorienter les subventions à l’agriculture afin de réduire le soutien accordé aux ingrédients issus de la monoculture utilisés dans les aliments ultra-transformés (comme le maïs, le soja et le sucre), et d’aligner les politiques environnementales – concernant des questions telles que la réduction des plastiques ou l’utilisation de l’eau – sur les objectifs nutritionnels.
Le succès passera par des solutions sur mesure et coordonnées : il n’y a pas de recette miracle.
Lutter contre l’industrie des aliments ultra-transformés
Notre troisième article s’interroge sur les raisons pour lesquelles les aliments ultra-transformés envahissent l’alimentation humaine et sur la manière de mettre en place une réponse mondiale en matière de santé publique.
La réponse est la suivante : il faut s’attaquer au pouvoir des entreprises et à leur recherche de profit. Les aliments ultra-transformés constituent le modèle économique le plus rentable du secteur alimentaire. Les plus grandes multinationales sont à la tête de réseaux mondiaux d’approvisionnement, de commercialisation et de lobbying qui élargissent les marchés, influencent la science ainsi que le débat public, et font obstacle à la réglementation.
Les fabricants d’aliments ultra-transformés peuvent utiliser leurs bénéfices pour consacrer des sommes bien plus importantes au marketing, construire des usines, étendre la distribution de ces produits à l’échelle mondiale et financer des groupes de pression.
Par exemple, en 2024, les grandes entreprises agroalimentaires ont dépensé bien plus en publicité que l’ensemble du budget de fonctionnement de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).
Les entreprises et les groupes qui y sont affiliés suivent le même scénario que les industries du tabac et des combustibles fossiles : du lobbying, du contentieux, de l’autorégulation et de la recherche scientifique qu’elles financent pour retarder la mise en place de mesures politiques.

Notre article plaide pour une réponse mondiale en matière de santé publique :
- remettre en cause le modèle économique des aliments ultra-transformés, en taxant leur production, en rendant obligatoire le recyclage des plastiques par les entreprises et en réorientant les ressources vers le soutien aux producteurs d’aliments sains et aux familles
- protéger l’élaboration des politiques et la science contre toute ingérence, grâce à des mesures de prévention des conflits d’intérêts et à des règles d’engagement claires pour le secteur privé. Nous devons cesser de nous en remettre à l’autorégulation du secteur privé et recourir aux politiques publiques et à la législation.
- former des coalitions pour mener des actions de plaidoyer auprès des décideurs politiques et favoriser les changements politiques, qu’il s’agisse de soutiens juridiques ou de communications stratégiques
Nos études montrent que, sans mesures politiques ni réponse mondiale coordonnée, la part des aliments ultra transformés dans l’alimentation humaine continuera d’augmenter, au détriment de la santé, des économies, de la culture et de la planète. Il est temps d’agir.
Rédacteur Fetty Adler
Collaborateur Jo Ann
Auteurs : 1.Phillip Baker, boursier ARC Future et Sydney Horizon, École de santé publique, Université de Sydney. 2. Camila Corvalan, Professeure titulaire à l’Unité de nutrition publique de l’Institut de nutrition et de technologie alimentaire, Université du Chili. 3. Carlos Monteiro, Professeur au Département de nutrition de l’École de santé publique, Université de São Paulo (USP). 4. Gyorgy Scrinis, Professeur associé de politique alimentaire, Université de Melbourne. 5. Priscila Machado, Boursière NHMRC pour le leadership émergent, Institut d’activité physique et de nutrition, Université Deakin. Cet article est republié du site The Conversation, sous licence Creative Commons.
Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.












