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Tradition. Xiaoshu, la petite chaleur : quand les grillons racontent l’été de la Chine ancienne

CHINE ANCIENNE > Tradition

Ce 7 juillet 2026, la Chine entre dans le Xiaoshu, la « petite chaleur », onzième des vingt-quatre périodes solaires du calendrier traditionnel. Derrière ce nom modeste se cache tout un monde : des grillons choyés dans des cages d’or à la cour impériale, des proverbes paysans qui scrutent le ciel, une sagesse millénaire pour traverser les grosses chaleurs sans les subir. À l’heure où la France connaît elle aussi ses étés brûlants, ce voyage au fil du chant des grillons tombe à point nommé.

Un souffle chaud qui monte en puissance

En chinois, le caractère shu (暑) signifie « chaleur ». Le calendrier traditionnel distingue deux paliers dans la fournaise de l’été : d’abord le Xiaoshu, quand, selon la formule des anciens, « la chaleur croît sans avoir encore atteint son comble », puis le Dashu, la « grande chaleur », point culminant de l’année. Les textes anciens l’expliquent simplement : « La chaleur se divise en petite et en grande : petite en début de mois lunaire, grande en son milieu. » En 2026, le premier tombe le 7 juillet et le second le 23 juillet.

Un dicton populaire résume la saison à sa manière :  Xiaoshu, Dashu : ça cuit en haut, ça mijote en bas . Cette petite chaleur n’est donc qu’un prélude : avec elle s’ouvre la période la plus moite et la plus étouffante de l’année, celle des grandes vagues de chaleur.

Quand les grillons emménagent sous les toits

Dans la tradition chinoise, chaque période solaire s’accompagne de signes observés dans la nature. Celui du Xiaoshu est resté célèbre : les grillons s’installent sous les toits. Fuyant la chaleur écrasante des champs, ces petits insectes gagnent l’ombre des murs et des cours pour y trouver refuge. Le Classique des vers (Shijing) contient un vers qui décrit précisément le Xiaoshu :

Au septième mois, il est dans les champs ; au huitième, sous l’auvent ; au neuvième, sur le seuil ; au dixième mois, le grillon se glisse sous mon lit.

Xiaoshu, la petite chaleur : quand les grillons racontent l’été de la Chine ancienne
Zhang Shicheng, la dynastie Qing — Des grillons sous le lit au dixième mois lunaire. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0

Beaucoup de lecteurs s’en étonnent : ce vers parle-t-il vraiment du Xiaoshu ? Comment les septième, huitième, neuvième et dixième mois pourraient-ils y correspondre ? En réalité, les passages du Classique des vers relatifs aux périodes solaires suivent tous le calendrier des Zhou (vers 1046–256 av. J.-C.), en usage, semble-t-il, à l’époque pré-impériale, tandis que le calendrier employé de nos jours est celui des Xia : le « huitième mois » du poème correspond justement au Xiaoshu. C’est le moment où les grillons se glissent au pied des murs pour fuir la chaleur — voilà pourquoi, les soirs d’été, on entend leur chant.

Cages d’or et nuits musicales à la cour des Tang

Sous la dynastie Tang (618–907), sitôt le Xiaoshu passé, les dames du palais partaient capturer les grillons réfugiés dans les cours. D’après les Anecdotes des ères Kaiyuan et Tianbao (Kaiyuan Tianbao yishi), les concubines impériales enfermaient ces insectes dans de petites cages d’or posées près de leur oreiller, pour s’endormir bercées par leur chant ; séduit, le peuple a bientôt imité la mode. Dans la touffeur des nuits d’été, ce concert minuscule tenait lieu de musique naturelle : il apaisait les esprits et accompagnait le sommeil.

La chasse aux grillons, du chancelier des Song à l’empereur des Ming

Au fil des siècles, la tendresse s’est muée en passion. Sous les Song du Sud (1127–1279), le chancelier Jia Sidao (1213–1275) délaissait volontiers les affaires de l’État pour organiser dans sa résidence, entouré de ses proches, des combats de grillons. De cette passion dévorante est né Le Livre des grillons (Cuzhi jing), souvent présenté comme le premier traité au monde consacré à cet insecte. On y apprend notamment qu’après le Xiaoshu, les grillons installés dans les cours se laissent capturer et apprivoiser sans peine.

Xiaoshu, la petite chaleur : quand les grillons racontent l’été de la Chine ancienne
Wu Guandaï, République de Chine — Jeu de grillons. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0

La dynastie Ming (1368–1644) a porté l’engouement à son comble. L’empereur Xuanzong, Zhu Zhanji (1399–1435), dont le règne a apporté à l’empire paix et prospérité, aimait tant ces joutes qu’on l’a surnommé « l’empereur des grillons » — littéralement le « Fils du Ciel des grillons », le Fils du Ciel désignant le souverain dans la Chine ancienne. Chaque année, à l’approche du Xiaoshu, il faisait rechercher dans tout l’empire les champions les plus combatifs, au point qu’un dicton courait dans le peuple : Dès que le grillon stridule, l’empereur Xuande le réclame , Xuande étant le nom de son ère de règne. Portée par la faveur impériale, la chasse aux grillons est devenue l’un des divertissements emblématiques des étés de l’époque.

Linge au soleil, pluie espérée : les gestes du plein été

Le Xiaoshu ouvrait aussi la saison des grands rangements au soleil. La tradition populaire voulait qu’autour du sixième jour du sixième mois lunaire, réputé le plus lumineux de l’année et tout proche du Xiaoshu, chaque foyer sorte vêtements, couvertures et livres pour les exposer aux rayons brûlants : une manière de chasser l’humidité accumulée pendant la saison des pluies et de prévenir moisissures et mites. La légende racontait même qu’au fond des mers, le Roi-dragon étendait ce jour-là sa robe au soleil.

Xiaoshu, la petite chaleur : quand les grillons racontent l’été de la Chine ancienne
Huang Yue, la dynastie Qing — Pousses vertes dans un champ de blé. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0

Les paysans, eux, guettaient surtout le ciel. Un proverbe affirme : La pluie du Xiaoshu n’effraie pas ; c’est son beau temps que l’on redoute . Dans une Chine dominée par la mousson, chaleur et pluie vont normalement de pair à cette période, pour le plus grand profit des cultures ; une sécheresse au moment du Xiaoshu risquait au contraire de compromettre la récolte de l’année. L’excès inverse menaçait pourtant le Sud, où des orages violents pouvaient déclencher crues et glissements de terrain — un contraste que résume la formule sécheresse à l’est, inondations à l’ouest.

Le poète Yuan Zhen (779–831), grande figure des lettres de l’époque Tang, a saisi en quatre vers ces humeurs changeantes du ciel :

« Soudain se lève un vent tiède : voici venu le Xiaoshu. Le bruissement des bambous pressent la pluie ; la montagne s’assombrit, déjà gronde le tonnerre. »

Bien vivre le Xiaoshu : l’art de nourrir le cœur

Le Classique interne de l’empereur Jaune (Huangdi neijing), texte fondateur de la médecine chinoise, avertit que « la chaleur blesse le souffle » : en plein été, l’énergie vitale s’épuise, la fatigue s’installe, l’insolation menace. Les praticiens de médecine traditionnelle recommandent donc d’éviter les longues expositions au soleil, de boire de l’eau en abondance — le thé ne saurait la remplacer —, de ralentir le rythme et de garder l’esprit léger.

Xiaoshu, la petite chaleur : quand les grillons racontent l’été de la Chine ancienne
Qiu Ying, la dynastie Ming — Floraison des lotus en été, source de fraîcheur. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0

Comme la chaleur humide pèse sur la digestion, l’appétit faiblit souvent en cette saison. Pour le réveiller, la diététique chinoise conseille les légumes à saveur amère, tels le melon amer, le céleri ou la laitue, les préparations rafraîchissantes, comme la soupe de haricots mungo, la soupe de larmes-de-Job ou la tisane de racine de lotus, et les saveurs acides qui étanchent la soif, à l’image de la prune fumée, de l’ananas ou du citron. Gare toutefois aux boissons glacées et aux glaces avalées sans mesure : elles promettent maux de ventre et digestions difficiles.

La saison exige enfin une vigilance particulière pour le cœur. Quand le thermomètre grimpe, les vaisseaux sanguins se dilatent, le débit du sang augmente et la transpiration l’épaissit : autant de contraintes qui éprouvent les personnes fragiles du système cardiovasculaire. Aussi la médecine chinoise fait-elle de cette période celle où « nourrir le cœur » devient la priorité — au sens physique comme au sens moral, car les anciens aimaient à le rappeler : « Un cœur paisible apporte de lui-même la fraîcheur ». Cette année, quand montera la première vague de chaleur, peut-être tendrez-vous l’oreille, vous aussi, au chant clair d’un grillon.

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