Lors de sa visite en Chine, du 14 au 17 janvier, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a annoncé la mise en place d’un « nouveau partenariat stratégique » avec Pékin. Ces propos ont déclenché un vif débat sur la sécurité nationale et les valeurs démocratiques.
M. Carney a déclaré que ce partenariat visait à aider le Canada à faire face aux nouvelles tensions commerciales avec les États-Unis, en diversifiant ses exportations et en réduisant sa dépendance excessive vis-à-vis du marché américain. Ses propos, en particulier ses références à un « nouvel ordre mondial », ont rapidement suscité les critiques de l’opposition conservatrice et d’autres détracteurs, qui ont précisé que le Canada risquait de s’aligner sur le discours autoritaire de Pékin au détriment de la sécurité et des principes démocratiques.
L’opposition s’alarme du langage utilisé pour évoquer le « nouvel ordre mondial »
Dans le cadre des accords annoncés, la Chine s’est engagée à réduire les droits de douane sur les graines de canola canadiennes de 84 % à environ 15 % et à supprimer les droits de douane sur la farine de canola, ces changements devant entrer en vigueur le 1er mars. Le Canada, quant à lui, a accepté de plafonner les importations annuelles de véhicules électriques chinois à 49 000 unités, tout en réduisant les droits de douane de 100 % au taux de la nation la plus favorisée, soit 6,1 %.
Le gouvernement prévoit également que des coentreprises chinoises investiront dans le secteur canadien de la fabrication automobile au cours des trois prochaines années, soutenant ainsi l’emploi et les chaînes d’approvisionnement en véhicules électriques. Parmi les autres mesures figurent l’exemption de visa pour les touristes canadiens se rendant en Chine pour des séjours d’une durée maximale de 30 jours, la reprise du tourisme de groupe chinois au Canada, l’augmentation du nombre de vols directs et la signature de plusieurs protocoles d’accord couvrant les domaines de l’énergie, du bois, des aliments pour animaux de compagnie, de la finance, des technologies vertes et du tourisme culturel.
Plus controversé, Ottawa a accepté de renouveler et de mettre à jour un protocole d’accord entre la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et le ministère chinois de la Sécurité publique, couvrant la coopération en matière de lutte contre le terrorisme, la cybercriminalité, le crime organisé, les enquêtes sur les stupéfiants et la fraude dans les télécommunications, y compris le partage de renseignements et de preuves. Le gouvernement Carney a déclaré que cette mesure visait à renforcer la lutte contre la criminalité transnationale et à protéger la sécurité publique.
Lors d’une réunion avec le Premier ministre Li Qiang le 15 janvier, M. Carney a remercié le dirigeant chinois Xi Jinping d’avoir contribué à ouvrir la voie à l’amélioration des relations bilatérales, qualifiant cela de fondement pour des discussions sur un « partenariat stratégique » couvrant un large éventail de questions. Il a déclaré que le Canada entrait dans une « nouvelle ère » dans ses relations avec la Chine et que ce partenariat contribuerait à préparer un « nouvel ordre mondial », citant la coopération dans les domaines de l’énergie, de la sécurité, des échanges entre les peuples et du multilatéralisme.
Ces commentaires ont suscité de vives critiques de la part du député conservateur Shuv Majumdar, qui a écrit sur X que « le Canada n’a pas sa place dans le « nouvel ordre mondial » de Pékin ». La députée conservatrice Michelle Rempel Garner s’est demandé si cette phrase impliquait un glissement vers un modèle communiste ou un contrôle accru de l’État, qualifiant ces propos de « profondément troublants ». Le député Matt Strauss a critiqué une vidéo publiée par le gouvernement sur les réseaux sociaux décrivant les relations bilatérales comme source « d’opportunités et de prospérité », affirmant que la Chine était dirigée par une dictature communiste responsable de génocide.
Le changement de discours par rapport à la campagne électorale suscite des interrogations
Les détracteurs ont souligné le contraste frappant entre l’approche actuelle de M. Carney et ses déclarations pendant la campagne électorale de 2025, lorsqu’il avait décrit la Chine comme la principale menace pour la sécurité du Canada. S’il avait alors insisté sur l’importance de l’Asie pour la diversification commerciale, il avait également souligné que les valeurs de la Chine différaient fondamentalement de celles du Canada.
Ces derniers mois, cependant, le ton du gouvernement s’était adouci. La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a évité de qualifier la Chine de puissance mondiale « perturbatrice », comme le stipulait précédemment la stratégie indo-pacifique du Canada, préférant parler de Pékin comme d’un « partenaire stratégique » et mettant en avant la coopération dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, de la sécurité et de l’environnement.
Lors de la rencontre entre Mark Carney et Xi Jinping, le dirigeant chinois s’est dit encouragé par les progrès accomplis vers une « reprise et un redémarrage complets » de la coopération bilatérale. M. Carney a répondu que le Canada et la Chine pouvaient établir une nouvelle relation fondée sur les meilleurs éléments de leurs liens passés afin de s’adapter aux nouvelles réalités mondiales et d’assurer la stabilité, la sécurité et la prospérité dans toute la région du Pacifique.
Les conservateurs mettent en garde contre les lacunes en matière de sécurité
Les conservateurs ont exhorté M. Carney à donner la priorité aux partenaires démocratiques de la région indo-pacifique, tels que la Corée du Sud et le Japon, plutôt qu’à la Chine communiste. L’ancien analyste en sécurité nationale Dennis Molinaro a déclaré que le fait de présenter les relations avec Pékin comme une « nouvelle ère » et un « partenariat » ignorait les dures réalités en matière de sécurité.
L’ancien ambassadeur du Canada en Chine, David Mulroney, a fait valoir que le gouvernement libéral avait « étouffé » le scandale de l’ingérence étrangère, permettant ainsi à l’influence de Pékin de s’étendre. Une enquête publique menée l’année dernière a conclu que le Parti communiste chinois était l’acteur étranger le plus actif dans l’ingérence dans les affaires canadiennes.
Le Canada a déjà condamné Pékin pour ses violations des droits de l’homme, la répression à Hong Kong et ses actions agressives en mer de Chine méridionale. Ottawa a également subi des pressions directes de la part de la Chine, notamment des rencontres répétées entre des avions militaires chinois et des navires canadiens dans les eaux internationales, et la détention de Michael Kovrig et Michael Spavor à la suite de l’arrestation en 2018 de Meng Wanzhou, cadre de Huawei.
Le point de vue de Donald Trump sur le Canada et la pression exercée sur l’Arctique
La position du président Trump à l’égard du Canada est à la fois affirmée et complexe. Selon NBC News, Donald Trump se serait plaint en privé à ses collaborateurs de la capacité limitée du Canada à défendre l’Arctique, considérant la frontière nord comme vulnérable à l’infiltration russe ou chinoise.
Des responsables américains actuels et anciens ont déclaré à NBC que Donald Trump avait fait pression pour renforcer la coopération militaire entre les États-Unis et le Canada dans l’Arctique, notamment en modernisant les systèmes d’alerte précoce, en multipliant les exercices conjoints, les patrouilles aériennes et maritimes et en intensifiant l’activité navale américaine. Il a critiqué les dépenses de défense du Canada, qui s’élèvent à environ 1,4 % du PIB, bien en deçà de l’objectif de 2 % fixé par l’OTAN.
Donald Trump a publiquement soutenu l’accord commercial conclu par Carney avec la Chine, tout en faisant pression en privé sur Ottawa pour qu’il renforce ses capacités de défense et envisage un nouvel accord visant à renforcer les défenses de la frontière nord. Les responsables américains ont souligné que Washington n’avait pas l’intention de stationner des troupes terrestres dans le nord du Canada ni de chercher à acquérir des territoires.
L’affirmation de Mark Carney selon laquelle les relations avec la Chine sont « plus prévisibles » que celles avec les États-Unis a accru l’inquiétude des analystes, qui avertissent qu’un tel revirement pourrait mettre à rude épreuve l’alliance de renseignement Five Eyes et affaiblir la stratégie commune de « réduction des risques » liés à la Chine.
Mises en garde contre l’influence économique et les pièges sécuritaires
Les références de Mark Carney à un « nouveau partenariat stratégique » et à un « nouvel ordre mondial » ont également suscité les critiques de l’ancien diplomate Michael Kovrig et de la militante pour la démocratie Sheng Xue, dont les analyses se concentrent sur l’influence économique, les risques sécuritaires et la souveraineté à long terme.
Mme Sheng a exprimé sa vive inquiétude concernant l’accord de coopération entre la GRC et le ministère chinois de la Sécurité publique, qu’elle décrit comme un bras armé politique du Parti communiste chinois plutôt que comme un organisme indépendant chargé de l’application de la loi. Elle a averti que le partage de renseignements ne peut être dépolitisé dans le système chinois et risque d’être exploité à des fins politiques.
Les agences de renseignement canadiennes, dont le SCRS, ont à plusieurs reprises identifié la Chine comme la principale source d’ingérence étrangère, notamment en matière de manipulation électorale, d’intimidation de la diaspora, d’opérations de front uni, de guerre de l’information et de répression transnationale. Mme Sheng a fait valoir que le partage de renseignements et de preuves dans un tel contexte crée une contradiction fondamentale et pourrait exposer le Canada à une complicité si les informations sont utilisées pour persécuter des dissidents.
M. Kovrig, qui a été détenu arbitrairement en Chine pendant plus de 1 000 jours entre 2018 et 2021, s’est concentré sur l’accumulation progressive d’un levier économique. Il a déclaré que si le Canada peut exporter des produits de base tels que des denrées alimentaires et de l’énergie sans risque immédiat pour sa sécurité, une dépendance excessive à l’égard du marché chinois donne à Pékin les moyens d’influencer les choix politiques d’Ottawa.
Il a averti que les décisions importantes ne sont souvent pas précisées dans les communiqués officiels et a souligné l’importance de maintenir des lignes rouges en matière de sécurité nationale, d’ingérence étrangère, de coercition et de droits de l’homme. M. Kovrig a mis en garde contre le fait que les sourires publics de M. Carney et ses références à un « nouvel ordre mondial » aux côtés des dirigeants chinois pourraient être interprétés comme une acceptation des discours autoritaires.
Réactions mitigées au niveau national et international
Les réactions au niveau national ont été très mitigées. Le chef conservateur Pierre Poilievre a qualifié cette approche de « capitulation naïve » et a exigé un examen parlementaire immédiat des accords de sécurité. Certains députés libéraux ont également exprimé leur inquiétude quant au fait que le partage de renseignements pourrait violer la Charte des droits et libertés et nuire à l’industrie automobile canadienne.
Des organisations de défense des droits humains, notamment Amnesty International Canada et Hong Kong Watch, ont appelé à des évaluations indépendantes des risques, avertissant que la surveillance et la répression chinoises à l’égard des communautés de la diaspora ne doivent pas être ignorées.
Les sondages montrent que si environ 55 à 60 % des Canadiens soutiennent l’engagement économique avec la Chine afin d’atténuer l’inflation et la pression sur le coût de la vie, plus de 70 % s’opposent à sacrifier la sécurité nationale, les droits de l’homme ou l’autonomie politique. Les membres des groupes dissidents et de la diaspora sino-canadienne ont exprimé leurs craintes que la coopération en matière de renseignement ne renforce la répression transnationale.
Sur le plan international, la pression exercée par Donald Trump dans l’Arctique a aggravé le dilemme du Canada. Alors qu’il a publiquement approuvé l’engagement commercial avec la Chine, les experts avertissent que le « nouveau partenariat stratégique » d’Ottawa risque de rouvrir d’anciennes vulnérabilités au sein de l’alliance Five Eyes.
La visite de M. Carney a apporté des avantages visibles à court terme, notamment une augmentation estimée à 3 milliards de dollars (un peu plus de 2,5 milliards d’euros) des exportations de canola, des incitations à l’investissement liées à la fabrication de véhicules électriques et des gains touristiques grâce à l’exemption de visa. Les critiques avertissent toutefois que les coûts à long terme pourraient inclure l’érosion de l’autonomie politique, l’affaiblissement des alliances et une exposition accrue aux réseaux autoritaires.
Pour le Canada, affirment les analystes, la sauvegarde de la souveraineté dépendra de la définition et de l’application claires de lignes rouges, du renforcement de la surveillance de la coopération en matière de sécurité et de la diversification des échanges commerciaux grâce à des cadres tels que l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste. Sans une telle discipline, préviennent les détracteurs, le Canada risque de devenir un acteur passif dans la compétition entre les grandes puissances plutôt qu’un acteur stratégique indépendant.
Rédacteur Yasmine Dif
Source : Canada PM Carney’s ’New World Order’ Remarks in Beijing Trigger National Security Debate
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