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Chine. La vérité, les leçons et les conséquences de Tiananmen et de la fin sanglante de la réforme politique

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En 1989, la Chine communiste a massacré des milliers de ses propres habitants dans le centre de Pékin. Les effets de ce massacre perdurent jusqu’à ce jour.

Il y a plus de trente ans, le peuple chinois a eu l’occasion, pendant un bref moment, de se gouverner lui-même et a failli y parvenir.

Pendant environ trois semaines en mai 1989, des millions de personnes à travers Pékin, à l’instar des étudiants et des enseignants des écoles de la capitale, se sont opposées à la corruption généralisée des responsables du Parti communiste et pour soutenir les appels croissants à la réforme politique.

Du 13 mai à la fin du mois, alors que les dirigeants du Parti prenaient la mesure de la situation et formulaient leur réaction, les habitants de Pékin ont bénéficié d’un climat politique relativement ouvert, qui est resté ordonné et paisible malgré la disparition effective de l’administration de l’État.

Les manifestants ont convergé sur la place Tiananmen, qui se trouve devant l’ancien complexe du palais de la Cité interdite et à l’est de Zhongnanhai, siège du Parti communiste chinois (PCC).

La police de la route a quitté ses postes, et beaucoup se sont joints aux événements, s’est souvenu le témoin direct Chen Gang, alors étudiant. Mais leurs postes ont simplement été occupés par des volontaires. Les habitants ont apporté des provisions à ceux qui manifestaient sur la place, malgré une foule nombreuse, les provisions ont été distribuées équitablement et sans querelles.

« Ce fut un moment émouvant : je ne m’attendais pas à ce que le slogan communiste :  " Attribuez l’abondance de biens matériels au peuple en fonction de ses besoins " soit réalisé pour la première fois sur la place Tiananmen, affranchie de l’organisation du Parti », a raconté Chen dans un Documentaire publié par Epoch Times en 2016.

Des rassemblements spontanés ont commencé pour pleurer Hu Yaobang le 15 avril 1989 autour du Monument aux héros du peuple sur la place Tiananmen. Dans la nuit du 21 avril, les manifestants s’installent sur la place Tian’anmen.( Wikipédia, photo de Jiri Tondl). (Image : wikimedia / Jiří Tondl (Blow up) / CC BY-SA 4.0)

Finalement, les manifestations massives se conclurent par le massacre de Tiananmen du 4 juin, suivi d’une vague de répression impitoyable contre les personnes considérées comme ayant joué un rôle dans le mouvement. L’« incident du 4 juin » reste l’un des sujets les plus censurés en Chine. Il est considéré par beaucoup comme un tournant décisif dans l’histoire du pays, lorsque le Parti décida de suivre la voie de l’autoritarisme marxiste-léniniste, quel qu’en soit le prix.

Toutefois, à l’époque, les Chinois, citoyens ordinaires ou réformateurs, avaient encore de nombreuses raisons d’espérer.

L’esprit de réforme

À la fin des années 1980, la Chine était encore très différente de ce qu’elle allait devenir dans les décennies suivantes. Le chef du PCC, Deng Xiaoping, avait institué la politique de « réforme et d’ouverture », détournant le pays d’une économie planifiée stricte. Dans le cadre de cette politique, Deng Xiaoping a permis à des fonctionnaires à l’esprit libéral d’accéder aux plus hauts rangs du Parti communiste.

Hu Yaobang a assumé le poste de président du Parti, puis de secrétaire général. Avec le Premier ministre chinois Zhao Ziyang, les deux hommes ont été salués par Deng Xiaoping comme ses « mains gauche et droite » dans l’effort de modernisation et de libéralisation de la Chine.

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Deng Xiaoping (1904 - 1997) est nommément désigné comme le principal responsable de la répression qui s’est abattue sur les étudiants dans les mémoires posthumes de l’ancien secrétaire général du Parti Zhao Ziyang. (Image : wikimedia / Domaine publique)

Sous la houlette de Deng Xiaoping, resté de facto aux commandes bien qu’il n’ait pas officiellement pris le pouvoir, de Hu Yaobang et de Zhao Ziyang, la Chine a connu l’aube de sa croissance économique explosive. Les Chinois ordinaires pouvaient désormais créer des entreprises, un privilège autrefois réservé aux entreprises d’État. Les contacts avec le monde extérieur se sont multipliés au fur et à mesure que les étudiants et les entrepreneurs partaient à l’étranger. Un boom de la culture populaire et de l’expression intellectuelle s’est produit.

Dans un pays où l’idéologie communiste est inscrite dans la constitution et fournit le mandat pour le régime autoritaire violent du PCC, les réformes économiques et sociales suscitent inévitablement la controverse. Cependant, même les dirigeants du Parti n’avaient pas peur de repousser les limites.

Zhao Ziyang a élaboré des plans détaillés pour séparer l’administration du gouvernement chinois de l’autorité du PCC, ce qui serait impensable aujourd’hui. Quant à Hu Yaobang, interrogé sur les aspects de la théorie du leader communiste fondateur Mao Zedong qui seraient souhaitables pour la Chine moderne, il a répondu qu’il n’y en avait aucun.

Et sur le terrain, l’environnement détendu a suscité la dissidence avant même les événements de 1989. Depuis le « mur de la démocratie » et les diverses tentatives d’instaurer des élections locales à la fin des années 1970 et au début des années 1980, cette dissidence s’est amplifiée et a conduit à des protestations plus importantes en faveur de réformes de type occidental.

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Une photo prise le 10 mai 1989 de Pu Zhiqiang, alors étudiant, manifestant à Tiananmen. Pu Zhiqiang, né le 17 janvier 1965 à Tangshan, est un avocat défenseur des droits de l’homme chinois. (Image : 蔡淑芳@sfchoi8964 / CC BY 2.5)

Si l’on se souvient souvent des manifestations de la place Tiananmen pour leur plaidoyer en faveur de la démocratie et de la modernisation politique, pour de nombreux participants ordinaires, leurs revendications étaient plus simples : réduire la corruption généralisée des fonctionnaires du Parti et les rendre responsables face au peuple.

De telles demandes, qu’il s’agisse d’une plus grande représentation politique ou d’une équité pratique, ont alarmé le Parti communiste, en particulier ceux qui avaient déjà des réserves quant à la possibilité de s’écarter de la voie marxiste classique. En 1987, estimant que Hu Yaobang était allé trop loin, Deng Xiaoping et d’autres fonctionnaires ont forcé la démission du secrétaire général, le remplaçant par Zhao Ziyang. Bien que Zhao Ziyang ait été l’architecte de la restructuration économique de Deng Xiaoping et un partisan de la réforme, pour des millions de personnes, la destitution de Hu Yaobang était un signal inquiétant et malvenu.

Une tragédie historique

Pour beaucoup, Hu Yaobang avait personnifié l’espoir que la Chine puisse passer de l’autoritarisme à la démocratie. Deux ans après sa retraite forcée, la mort de Hu Yaobang, le 15 avril 1989, a suscité une vague de deuil dans tout le pays.

Cependant, ce qui avait commencé comme une commémoration pour le réformateur décédé s’est rapidement transformé en de nouvelles demandes de changement démocratique. En dehors de Pékin, des manifestations ont éclaté dans des dizaines de villes chinoises dans un mouvement regroupant des dizaines de millions de personnes.

Les manifestations de 1989 ont eu lieu dans le contexte de mouvements populaires similaires qui étaient en train de renverser les régimes communistes soutenus par les Soviétiques en Europe de l’Est. Mais contrairement aux pays comme la Pologne et l’Allemagne de l’Est, où des millions de personnes ont défilé pour faire tomber le communisme, de nombreux manifestants chinois étaient convaincus de la capacité du PCC à changer pour le mieux.

Étant donné la position de Zhao Ziyang, il pouvait prendre des mesures pour aider le mouvement démocratique, ce qu’il fit. Malheureusement, il était absent lors de réunions exécutives cruciales qui façonnèrent la réaction du Parti. Par exemple, il était en visite d’État en Corée du Nord. En outre, les partisans de la ligne dure au sein du PCC ont vu dans les protestations une ouverture, le maire de Pékin Chen Xitong et le premier ministre Li Peng conspirant pour dépeindre les manifestations de la manière la plus alarmante qui soit devant Deng Xiaoping.

Le 26 avril déjà, après s’être rangé du côté des partisans de la ligne dure, Deng Xiaoping avait publiquement qualifié les manifestations d’« émeutes ».

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Li Peng (1928 - 2019), premier ministre de la RPC (1987 -1998). La loi martiale proclamée par Deng Xiapoing le 20 mai 1989, est encouragée par Li Peng. Après la crise de Tian’anmen, Li Peng est réélu au comité permanent du Politburo. (Image : wikimedia / World Economic Forum from Cologny / Switzerland. croped by Shizhao / CC BY-SA 2.0)

Cette accusation se heurte à l’expérience de l’étudiant Chen Gang, selon lequel l’atmosphère parmi les manifestants était pacifique au point que « même les voleurs ont renoncé à voler ».

En particulier, le désir de prouver que le mouvement démocratique n’était pas violent ou anti-CCP était en partie responsable des scènes d’ordre que Chen Gang a vu à l’époque :

« La capitale était tout simplement hors de portée du Parti communiste », se souvient-il. « Ne voulant donner aucune excuse aux autorités pour réprimer les manifestations, les étudiants ont coopéré pour instaurer un régime méticuleux d’ordre social, à commencer par la régulation de la circulation.

Le 20 mai et après, lorsque Deng Xiaoping a déclaré la loi martiale et envoyé des troupes pour chasser les manifestants, les masses ont opposé une résistance non violente aux colonnes de l’Armée populaire de libération qui pénétraient dans la ville.

Le blocus a persisté et s’est aggravé au cours des deux semaines suivantes. Finalement, des formations renforcées ont été envoyées, balayant les milliers de manifestants restés sur la place Tiananmen dans la nuit du 3 au 4 juin.

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Zhao Ziyang (1919 - 2005), secrétaire général du PCC (1987 - 1989). Son soutien envers les étudiants manifestants durant les manifestations de la place Tian’anmen en 1989 le met en opposition avec certains membres dirigeants du PCC. Après les événements de 1989, il est démis de ses fonctions politiques et placé en résidence surveillée pour les 15 années suivantes. (Image : wikimedia / Rob Bogaerts / Anefo / CC BY-SA 3.0)

Lors des derniers jours avant l’imposition de la loi martiale, Zhao Ziyang, dont le pouvoir déclinait, rendit visite aux étudiants sur la place : « Nous sommes arrivés trop tard. Nous sommes désolés. Vous parlez de nous, vous nous critiquez. Tout cela est nécessaire. »

Au lendemain du massacre, Zhao Ziyang est démis de ses fonctions et placé en résidence surveillée. Son successeur, Jiang Zemin, avait été secrétaire du PCC à Shanghai. Il avait été choisi pour ce poste en raison de son attitude proactive, qui avait conduit à la fermeture d’un journal libéral de Shanghai lorsque celui-ci avait refusé d’autocensurer sa couverture pro-manifestation.

« Tuer 200 000 personnes en échange de 20 ans de stabilité »

En Occident, la photo de « Tank Man » repoussant seul dans la rue une colonne de chars de l’Armée populaire de libération (APL) en marche est un symbole de résistance bien connu. Mais pour la plupart des Chinois d’aujourd’hui, 30 ans après l’effusion de sang qui a eu lieu au centre de la capitale du pays, l’héritage de Tiananmen est un épisode fantôme de l’histoire, partagé entre les voix des activistes, la propagande du régime et les souvenirs qui s’estompent.

Jusqu’à récemment, avec l’interdiction des activités de commémoration des victimes de Tiananmen à Hong Kong, les habitants de l’ancienne colonie britannique organisaient consciencieusement des rassemblements commémoratifs chaque année. En Chine continentale, les événements du 4 juin 1989 sont soumis à un exercice orwellien de contrôle de la réalité et de révisionnisme historique sur le continent.

Outre la censure de toutes les informations disponibles concernant les manifestations, les trolls du net payés par le PCC, connus sous le nom de wumao, brouillent encore plus les pistes en proposant des comptes rendus faux ou trompeurs des manifestations. Et ce qui ne peut être nié est simplement balayé comme étant sans importance dans le grand flux de la montée supposée de la Chine.

Dans les années qui ont suivi le massacre de Tiananmen, Deng Xiaoping reprit ses réformes, bien que le contenu politique soit désormais un troisième rail : dans un discours tristement célèbre, Deng Xiaoping a affirmé qu’il valait la peine de « tuer 200 000 personnes en échange de 20 ans de stabilité ». Certes, il s’agissait d’un chiffre exagéré, fondé sur la convention chinoise consistant à compter les grands nombres par dizaines de milliers. Mais le message était clair : faire de l’argent n’était pas un problème, tant que cela n’interférait pas avec le pouvoir du Parti communiste.

La logique de Deng Xiaoping a été mise en œuvre à une échelle dramatique et avec une intensité effarante. À partir des années 1990, sous la direction du chef du PCC, Jiang Zemin, les fonctionnaires du Parti ont été officiellement autorisés à s’impliquer dans les milieux d’affaires, mariant ainsi l’autoritarisme du Parti communiste à un véritable mercantilisme. Jiang Zemin a demandé aux cadres de « rester discrets et de faire de grandes fortunes », ce qu’ils ont fait coûte que coûte.

Sous couvert de l’essor économique de la Chine, passée d’un PIB comparable à celui de Tokyo dans les années 1990 à la deuxième place derrière les États-Unis, le PCC n’a fait que renforcer ses moyens totalitaires. La persécution par Jiang Zemin de la pratique spirituelle populaire du Falun Gong a ouvert la voie à la répression d’autres groupes politiquement indésirables et l’afflux d’argent a permis à Pékin d’accéder à un large éventail d’améliorations pour son État autoritaire moderne. La liste va des puces informatiques d’origine occidentale utilisées dans les systèmes de surveillance de masse construits par Huawei aux médicaments immunosuppresseurs pour les transplantations d’organes prélevés sur des prisonniers d’opinion.

Les conséquences de Tiananmen et de la fin sanglante de la réforme politique sont évidentes. À l’instar des démocraties occidentales avancées, la Chine est devenue une société de plus en plus matérialiste, avec des niveaux de consommation qui augmentent sans cesse et une vénération du statut socio-économique. Le Parti communiste ne prétend plus représenter le peuple en raison de ses mérites marxistes, mais en fonction de la richesse qu’il peut lui apporter.

Rédacteur Gabriel Olamsaint

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