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Histoire. Ge Hong, médecin taoïste qui devançait Pasteur de seize siècles sur l’intuition du vaccin contre la rage

CHINE ANCIENNE > Histoire

Un alchimiste taoïste chinois du IVe siècle ap. J.-C. avait consigné dans un manuel des remèdes contre les morsures de chien enragé dont la logique rejoint, à seize siècles de distance, les principes mêmes de la vaccination pasteurienne. Grandi dans la pauvreté, formé dans la rigueur, Ge Hong est l’un des grands esprits de la Chine ancienne, à la croisée de la médecine, de l’alchimie et de la pensée taoïste.

Du bois contre du papier : une enfance studieuse

Ge Hong (葛洪), dont le nom de courtoisie est Zhichuan, est né vers 283 ap. J.-C. à Jurong, dans l’actuelle province du Jiangsu, sous la dynastie des Jin occidentaux (265-316).

Son grand-père avait été haut dignitaire du royaume de Wu (222-280), son père préfet. La mort précoce de ce dernier a tout changé : le garçon a grandi dans le dénuement — vêtements insuffisants contre le froid, toit laissant entrer la pluie, table souvent à moitié vide.

Pour se procurer du papier et des pinceaux, il montait lui-même à la montagne couper du bois, qu’il troquait ensuite contre ce dont il avait besoin pour étudier. Le soir venu, il lisait, recopiait, apprenait — seul, méthodiquement, avec une opiniâtreté que rien ne semblait entamer. Cette discipline lui a valu une solide réputation dans l’étude des classiques confucéens.

Son caractère était paisible et sans passion. Peu loquace, peu attiré par les mondanités, il fuyait la course aux honneurs. Mais dès qu’il s’agissait de trouver un livre rare ou d’élucider une question difficile, il parcourait sans hésiter des milliers de lis par les chemins les plus escarpés, jusqu’à obtenir ce qu’il cherchait.

Une lignée taoïste et des maîtres exigeants

Sa famille comptait déjà un maître taoïste célèbre : son grand-oncle Ge Xuan (164-244), dit l’Immortel Ge, dont il a reçu l’héritage alchimique par transmission directe. Il s’est ensuite placé sous la tutelle de Bao Xuan, Préfet de Nanhai, qui lui a donné sa fille en mariage. De ces deux maîtres, Ge Hong a hérité une vision où médecine, alchimie et pratique intérieure ne font qu’un.

L’alchimiste a synthétisé cet héritage dans son œuvre philosophique majeure, à laquelle il a donné son propre nom de plume : Le Maître qui embrasse la simplicité (抱朴子, Baopuzi). Les chapitres intérieurs traitent du taoïsme : immortels, recettes alchimiques, quête de longévité. Les chapitres extérieurs abordent les affaires du monde dans une perspective confucéenne. Ce double regard définit la pensée du savant : un homme qui cherchait l’immortalité sans tourner le dos à ses contemporains.

Les prescriptions de Ge Hong contre la rage

C’est dans un manuel de poche conçu pour être consulté au quotidien, Les Prescriptions d’urgence à garder sous le coude (肘後備急方, Zhouhou beiji fang), que le médecin a consigné l’une de ses prescriptions les plus remarquables. En cas de morsure de chien enragé, il recommandait d’aspirer d’abord le sang contaminé, puis de cautériser la plaie par moxibustion à dix reprises, une fois par jour jusqu’à cent jours. La chaleur intense de la moxibustion, sait-on désormais, détruit une partie du virus rabique, particulièrement sensible aux températures élevées.

Il proposait également un second remède, plus audacieux : tuer le chien enragé, en prélever la cervelle et l’appliquer directement sur la plaie. Ce geste repose sur le principe que la tradition médicale chinoise nomme « combattre le poison par le poison ».

Ge Hong, médecin taoïste qui devançait Pasteur de seize siècles sur l’intuition du vaccin contre la rage
La méthode en trois étapes de Ge Hong contre la rage conjugue la pharmacopée traditionnelle chinoise et le principe classique : combattre le poison par le poison. (Image : Yi Ming / ChatGPT)

Ge Hong ne disposait d’aucun microscope, d’aucune connaissance de la virologie, et pourtant sa démarche anticipe, dans ses grandes lignes, ce que Louis Pasteur (1822-1895) allait mettre en œuvre seize siècles plus tard en développant son vaccin antirabique à partir de tissu nerveux infecté. Les deux hommes ne se sont jamais connus ; leur intuition se rejoint néanmoins, par-delà les siècles et les continents.

Des écrits destinés à traverser les siècles

Ce manuel de poche a connu un destin singulier. Enrichi au fil des siècles par le médecin taoïste Tao Hongjing (456-536), puis par Yang Yongdao sous les Song du Nord (960-1127), il nous est parvenu dans des versions augmentées contenant mille soixante prescriptions. Celles-ci couvrent la médecine interne, la chirurgie, la gynécologie, la pédiatrie et même la médecine vétérinaire, et décrivent avec précision plusieurs maladies infectieuses, dont la tuberculose pulmonaire et la lèpre.

La période des Wei, Jin et Dynasties du Nord et du Sud (220-589) a vu fleurir une vingtaine de recueils de prescriptions. Celui de Ge Hong est le seul qui nous soit parvenu dans son intégralité.

L’érudit a également laissé un imposant recueil pharmacologique en cent volumes, Les Prescriptions du coffre d’or (金匱藥方, Jingui yaofang), il a été le premier auteur connu à décrire la réaction permettant d’obtenir du mercure à partir du sulfure de mercure, et a précisé l’usage clinique de cette substance de façon plus détaillée que les classiques antérieurs.

Plusieurs de ses indications thérapeutiques se sont révélées correctes à la lumière des analyses modernes : l’usage du dichroa fébrifuge (Dichroa febrifuga) contre la malaria, de la jusquiame noire (Hyoscyamus niger) contre certains troubles mentaux, du réalgar (Realgar) et du cinabre (Cinnabaris) comme antiseptiques.

Ge Hong, médecin taoïste qui devançait Pasteur de seize siècles sur l’intuition du vaccin contre la rage
C’est sur le mont Luofu, dans le Guangdong, que Ge Hong a achevé sa vie. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0)

Rejoindre les immortels

Après avoir refusé plusieurs postes de cour, le maître a demandé à être nommé magistrat d’un district du Guangxi actuel, sous prétexte d’y trouver les minéraux nécessaires à ses recherches.

Retenu à Canton par le gouverneur Deng Yue, il a fini ses jours sur le mont Luofu, où il pratiquait la méditation, l’alchimie et l’écriture.

À quatre-vingts ans passés, Ge Hong a fait savoir à Deng Yue qu’il partait chercher un nouveau maître. Le gouverneur s’est précipité pour lui faire ses adieux mais il a trouvé Ge Hong assis paisiblement, déjà immobile.

Le visage de Ge Hong gardait les traits de la vie, son corps demeurait souple — et lorsqu’on l’a déposé dans le cercueil, son poids ne semblait être que celui de ses vêtements.

Ses contemporains ont compris ce qui s’était passé : à la manière des immortels taoïstes, le maître avait laissé derrière lui une apparence de dépouille, tandis que son être véritable rejoignait le monde des immortels.

Le chroniqueur du Livre des Jin (晉書, Jin shu), lui rend hommage en quelques vers : « Vaste science, vie sans fortune — il ne cherchait que la Voie taoïste. Je fixe ici son portrait pour que sa vertu et son art durent. »

Ce portrait sobre dit tout de ce que ses contemporains admiraient en lui : la science, l’humilité, la fidélité à une voie intérieure. Seize siècles plus tard, dans un laboratoire parisien, un autre homme, penché sur ses fioles, partageait sans le savoir un peu de l’intuition de ce taoïste.

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