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Histoire. Un destin prédestiné : l’ascension et la chute de Zhou Yafu, le Premier ministre des Han

CHINE ANCIENNE > Histoire

PODCAST

Le destin et la prédestinée sont ancrés dans la croyance traditionnelle chinoise. Le mot ming (命), qui signifie « vie » en chinois, est le même caractère utilisé dans les mots qui signifient « commandement » ou « ordre ». Chaque personne a son rôle unique, tel qu’il a été arrangé par le ciel et est destiné à agir dans sa vie. Il est dit parfois que « la vie est comme une pièce de théâtre » (人生如戲) et que les êtres humains ne font que remplir leurs missions comme écrites, selon un scénario. C’est un peu ce que l’on peut apprendre de la vie de Zhou Yafu, le Premier ministre des Han.

De nombreux épisodes historiques ont servi à rappeler cette fatalité providentielle. C’est notamment le cas de Zhou Yafu (周亞夫), un général et fonctionnaire qui a servi le gouvernement impérial il y a près de 2 000 ans, au début de la dynastie Han(漢朝). Bien qu’il ait été persécuté et qu’il ait fini par mourir, au milieu des luttes au sein de la Cour du début du règne turbulent de la dynastie, Zhou Yafu a conservé son intégrité et sa loyauté : servant son pays comme cela lui avait été annoncé dans une prophétie.

La prédiction de l’ascension et de la chute de Zhou Yafu

Né en 199 av. J.-C. dans l’ancienne région de Pei, située dans l’Est de la Chine, Zhou Yafu était le fils d’un général qui avait participé à la guerre et avait porté la dynastie Han au pouvoir en 202 av. J.-C. Comme son père, Zhou Yafu était un soldat. Il a fini par atteindre le rang de Tai Wei, le plus haut conseiller militaire de l’empereur. Il a ensuite été nommé Premier ministre.

Alors qu’il gouvernait la commanderie de Henei, dans le Nord-Ouest, Zhou Yafu consulta une diseuse de bonne aventure bien connue, Xu Fu, pour connaître son destin. Xu Fu était un maître de la physionomie et, en observant le visage de son client, elle lui prédit les principaux événements de sa vie à venir.

« Dans trois ans, vous serez nommé marquis. Puis dans huit ans, vous deviendrez un Premier ministre de confiance au statut élevé. Mais dans neuf autres années, vous mourrez de faim », a-t-elle prédit. Zhou Yafu ne la croyait pas, d’autant plus que son frère aîné avait déjà hérité du titre de marquis de son père.

« Mon frère aîné a déjà hérité du titre de mon père. Même s’il mourrait, son fils en héritera. Comment pourrais-je devenir marquis ? » s’interrogea-t-il. « Et si je deviens Premier ministre, comment est-il possible que je meure de faim ? S’il vous plaît, éclairez-moi », demanda-t-il. Xu Fu désigna sa bouche et expliqua : « Cette ligne verticale menant à votre bouche indique une mort par famine ».

Ses mots se sont révélés être exacts. Trois ans plus tard, le frère de Zhou Yafu commit un meurtre et fut déchu de son titre. En raison de son crime, l’empereur Wen de Han (180-157 av. J.-C.) invalida le statut de noble de l’aîné Zhou et ordonna que Zhou Yafu, le deuxième fils, reprenne le marquisat.

Un parangon de discipline militaire

La sixième année du règne de l’empereur Wen, les tribus nomades Xiongnu du nord ont franchi les frontières des Han. L’empereur Wen envoya Zhou Yafu et deux autres officiers militaires pour repousser les envahisseurs.

Afin de remonter le moral des troupes, l’empereur Wen leur rendit personnellement visite. Lorsque l’empereur et son entourage arrivèrent aux camps des premiers généraux, les hommes et les officiers étaient bien préparés à la visite du souverain et sont sortis pour l’accueillir avec un grand formalisme.

Un destin prédestiné : l’ascension et la chute de Zhou Yafu, le Premier ministre des Han
L’empereur Wen de la dynastie Han. (Image : wikimedia / Domaine publique)

Mais lorsque l’empereur Wen arriva près des positions des troupes de Zhou, il trouva tous les militaires en armure, prêts pour un combat immédiat. Un officier de service arrêta l’empereur, alors même que son groupe s’approchait et qu’une avant-garde disait « L’empereur est sur le point d’arriver », exigeant qu’il fasse place. L’officier tint bon. « Le général a donné un ordre : " L’armée ne reçoit d’ordres que de lui seul " ».

Même lorsque l’empereur s’approcha personnellement des portes du camp, il ne fut pas autorisé à entrer. Ce n’est qu’après qu’un messager portant le sceau impérial a été envoyé dans le camp que le général Zhou Yafu donna l’ordre et permit au souverain de franchir la porte du camp.

La suite de l’empereur avança lentement, respectant les protocoles établis par Zhou Yafu. Lorsqu’ils sont arrivés, le général tenait son arme et était vêtu d’une armure complète. Il a joint ses mains en signe de salut et dit à l’empereur : « Je suis un général en armure, je ne peux donc pas m’agenouiller devant Votre Majesté. Veuillez excuser le fait que je suive le protocole militaire ».

Plutôt que de se sentir offensé, l’empereur Wen fut si impressionné qu’il se pencha hors de son char et donna son propre salut : « Nous saluons respectueusement le général ». Lorsqu’il quitta le camp, l’empereur Wen loua longuement la discipline du général.

« Voilà un vrai commandant ! Dans les deux premiers camps que j’ai visités, c’était comme un jeu d’enfant. Si l’ennemi avait attaqué à ce moment-là, il aurait facilement fait irruption et fait prisonniers les généraux. Mais il n’y a aucune chance qu’ils puissent tenter quelque chose comme ça avec Zhou Yafu. »

Après un mois environ, les trois armées furent démobilisées et l’empereur Wen nomma officiellement Zhou Yafu commandant.

Avant de mourir, l’empereur Wen laissa ce conseil à son fils, le futur empereur Jing de Han : « S’il y a une crise dans le futur, Zhou Yafu est celui qui peut vraiment diriger l’armée ». À la mort de l’empereur Wen, l’empereur Jing fit de Zhou Yafu un général des chars et de la cavalerie (車騎將軍).

Réprimer la rébellion des sept royaumes

En 154 av. J.-C., la troisième année du règne de l’empereur Jing, sept royaumes rebelles, dont Wu à l’Est et Chu au Sud, se sont révoltés. L’empereur envoya Zhou Yafu pour combattre l’insurrection.

Zhou Yafu a soumis une requête à la cour : « Les forces de Chu ont toujours été douées pour les avancées rapides et les combats féroces. Il sera difficile de les vaincre dans un engagement direct. Je suggère que nous nous retirions, les laissant se diriger vers le territoire de Liang. Après quoi nous pourrons couper leurs voies d’approvisionnement par l’arrière ». L’Empereur Jing a accepté le plan.

Alors que les armées rebelles de Wu se dirigeaient vers Liang, Zhou Yafu gardait ses troupes en réserve. Bien que le roi de Liang ait supplié le général de l’aider, Zhou Yafu a maintenu ses forces au Nord-Ouest, à Changyi, où ils ont creusé des tranchées et construit une haute forteresse.

Désespéré, le roi de Liang envoya un messager à l’empereur, qui, par pitié, ordonna à Zhou Yafu de sauver Liang. Cependant, le général n’était pas ému par la situation et n’a pas obéi.

Au lieu de cela, il a déployé une cavalerie légère pour une marche rapide à l’arrière des rebelles de Wu et de Chu, les privant de nourriture et d’autres éléments essentiels. Sachant qu’ils étaient pris au piège, les chefs rebelles tentèrent à plusieurs reprises de provoquer les forces impériales dans une bataille ouverte, mais Zhou Yafu ne bougea pas.

Un destin prédestiné : l’ascension et la chute de Zhou Yafu, le Premier ministre des Han
La dynastie Han a accompli l’unification du territoire chinois. Sous son règne, les arts se sont développés. (Image : wikimedia / Jean-Pierre Dalbéra / CC BY-2.0)

Ce n’est que lorsque l’armée désespérée des Wu attaqua le camp impérial que le général Zhou Yafu daigna défendre sa position. Cependant, les rebelles étaient affamés et attristés par l’encerclement. Même un assaut des guerriers d’élite Wu ne put venir à bout des solides fortifications de la dynastie Han.

Incapables de progresser, les rebelles affamés ont battu en retraite. À ce moment-là, Zhou Yafu donna l’ordre de contre-attaquer avec ses meilleures troupes. Les forces impériales rattrapèrent les rebelles fatigués de Wu et les battirent facilement. Leur roi et plusieurs milliers de survivants Wu s’échappa en traversant le fleuve Yangtze. Cependant, le roi fut trahi par ses propres hommes, qui se rendirent aux Han.

Les rebelles des sept royaumes avaient été vaincus en à peine trois mois. Personne ne pouvait dire que le plan du général Zhou n’était pas un succès. Cependant, le roi de Liang en voulut à Zhou d’avoir refusé de lui venir en aide.

Pour ses services méritoires, l’empereur Jing promut Zhou au plus haut rang militaire, le rang Tai Wei : le chef de la défense. Peu après, l’empereur nomma Zhou Yafu Premier ministre de l’Empire Han. Comme Xu Fu l’avait prévu, huit ans exactement s’étaient écoulés depuis que Zhou Yafu avait hérité du titre de marquis de son frère.

Un ministre loyal est démis de ses fonctions

Mais alors qu’il venait de monter en grade, la carrière de Zhou allait bientôt s’effondrer. Ainsi, peu après la nomination de Zhou Yafu au poste de Premier ministre, l’empereur Jing fut déçu par le prince héritier et voulut le déposer.

Zhou Yafu tenta de convaincre l’empereur de ne pas le faire, car remplacer l’héritier du trône pouvait sérieusement déstabiliser l’empire. Cependant, l’empereur Jing ne se laissa pas dissuader et les deux hommes ont alors commencé à s’éloigner l’un de l’autre. En même temps, le roi de Liang trouvait souvent l’occasion de dire du mal de Zhou Yafu devant l’empereur, et surtout devant la puissante impératrice douairière.

Un jour, l’impératrice dit : « Wang Xin [le frère de l’impératrice] peut être fait marquis ». L’empereur Jing n’était pas d’accord et l’exprima en ces termes : « L’empereur précédent n’a fait de ses beaux-frères des marquis qu’après le début de mon règne. Je ne peux pas encore donner le titre à mon beau-frère ».

Cependant, la mère de l’empereur Jing, proche de sa belle-fille, exhorta son fils à accorder à Wang Xin un titre de noblesse. L’empereur Jing lui répondit alors : « Laissez-moi en discuter avec mon Premier ministre ».

Zhou Yafu supplia l’empereur de rester sur ses positions, en rappelant les instructions données par Liu Bang, le fondateur de la dynastie Han et grand-père de l’empereur Jing : « Une personne qui n’est pas du clan Liu [les dirigeants des Han] ne peut pas être couronnée roi, et une personne qui n’a pas obtenu de mérites ne peut pas recevoir le titre de marquis ».

« Bien que Wang Xin soit le frère de l’impératrice, il n’a rien accompli. Il est contraire au protocole d’en faire un marquis », lui précisa Zhou. Ecoutant en silence, l’Empereur Jing abandonna l’idée.

Cependant, cela ne devait pas être la fin des ennuis de Zhou Yafu. Un jour, l’empereur accorda des titres de noblesse à un certain nombre d’hommes nomades qui avaient fait défection des tribus Xiongnu. Zhou Yafu, farouchement opposé à cette décision, affirma que récompenser les traîtres - même s’ils faisaient défection - ne ferait qu’encourager la déloyauté parmi les propres sujets de la dynastie Han.

Zhou Yafu a feint la maladie et s’est retiré dans sa ville natale. Peu après, en l’an 147 av. J.-C., il fut démis de ses fonctions.

Une prophétie se réalise

Un certain temps passa. L’empereur Jing convoqua Zhou Yafu au palais impérial pour un banquet, pensant qu’il pourrait le remettre en service. Mais lorsque l’ancien ministre entra, il ne trouva devant lui qu’un grand morceau de viande non coupée, sans aucun ustensile. Il a tenté d’appeler un serviteur pour qu’il lui apporte des baguettes, mais l’empereur lui a coupé la parole. « Ce n’est pas assez pour vous plaire ? », ricana-t-il.

Comprenant que l’empereur cherchait à l’humilier, Zhou retira son chapeau, s’excusa et trouva une occasion pour partir. L’empereur le voyant sortir dit : « Une personne qui se plaint de tout ne peut pas servir de ministre à ce jeune souverain ! »

La goutte d’eau qui fit déborder le vase, fut la dénonciation de Zhou Yafu aux autorités, au motif d’avoir soi-disant stocké des boucliers et des armures en vue de fomenter un coup d’État. En fait, le fils de Zhou s’était procuré ces équipements pour les utiliser comme pièces funéraires : comme il sied à une famille militaire. Cependant, il avait négligé de payer aux ouvriers ce qui leur était dû. Ces derniers ont soumis un faux rapport selon lequel la famille Zhou préparait une rébellion.

Lorsque des fonctionnaires impériaux sont arrivés pour enquêter, Zhou Yafu refusa de leur parler. En apprenant le scandale, l’empereur Jing devint encore plus mécontent de l’ancien Premier ministre. Lorsque Zhou Yafu tenta finalement de dissiper la confusion et de s’expliquer, le chef des enquêteurs de la cour se contenta de dire : « Vous ne planifiez peut-être pas un coup d’État en surface, mais vous voulez vous rebeller d’outre-tombe ! »

Zhou Yafu fut arrêté. Il tenta de se suicider, mais sa femme l’en empêcha. Pour prouver son innocence et sa loyauté, Zhou fit une grève de la faim. Cinq jours plus tard, il succomba à la faim. Il fut dépouillé de son appartenance à la noblesse à titre posthume.

Cela faisait exactement neuf ans que Zhou avait été nommé Premier ministre. Ainsi, les trois prédictions de Xu Fu s’étaient réalisées.

En fait, le destin du marquis Zhou n’était pas gravé dans la pierre. C’est un concours de circonstances qui a conduit à sa chute. Malgré ses premières réussites, il s’est entêté et ne pouvait tolérer la moindre offense. S’il avait été plus courtois devant l’empereur, leur relation aurait pu être améliorée. Si Zhou Yafu avait fait plus attention au comportement de son fils, les ouvriers ne l’auraient pas soupçonné, lui et sa famille.

Si l’on ne peut pas influer sur le cours général des événements, il est possible de changer son propre caractère. Négliger des erreurs mineures peut conduire au désastre. Des petits actes de vertu cachée peuvent être ce qu’il pourrait convenir pour changer le destin d’une personne.

Rédacteur Charlotte Clémence

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