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Monde. Tesla sous le feu des critiques en Chine

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Le premier producteur de véhicules électriques s’est retrouvé sous le feu de critiques suspectes en Chine après qu’une propriétaire de Tesla ait fait une protestation largement médiatisée au Salon international de l’industrie automobile de Shanghai.

Le 19 avril, une femme portant un T-shirt blanc avec le logo de Tesla et l’inscription « freins défectueux », a perturbé le stand de l’entreprise au salon de l’industrie automobile de Shanghai. La femme affirme que son véhicule Tesla ne s’est pas arrêté, ce qui a endommagé l’avant de la voiture et a failli les tuer, elle et sa famille, dans un accident survenu plus tôt dans l’année.

Les détails de la plainte sont difficiles à étayer, car les données montrent que la voiture a freiné en toute sécurité des dizaines de fois au cours des 30 minutes qui ont précédé l’accident, y compris plusieurs arrêts à des vitesses supérieures à 100 km/h. La police de la route avait précédemment conclu que le père de la femme, qui conduisait le véhicule, était responsable de l’accident, car il était en excès de vitesse au moment de l’accident et avait enfreint d’autres règles de la circulation.

La femme a été escortée hors du salon quelques minutes après avoir assiégé le stand de Tesla. Tesla lui a présenté des excuses pour ne pas avoir résolu l’incident plus rapidement, mais est demeuré ferme sur sa position, rejetant sa demande de remboursement intégral.

Toutefois, l’incident pourrait laisser présager un tournant inquiétant pour l’avenir de l’entreprise américaine en Chine.

Les médias d’État chinois, ainsi que les organisations du parti communiste ont rapidement repris et amplifié l’histoire. Xinhua, le plus grand média chinois, a posé la question suivante : « Qui a donné à Tesla l’audace de "ne pas faire de compromis" » ? Le Quotidien du peuple a prévenu : « Aucun produit n’est irremplaçable ».

La Commission centrale aux affaires politiques et juridiques du Parti communiste chinois, qui contrôle les tribunaux et la police du pays, a aussi émis un avis sur cette affaire. Dans un article publié sur sa page officielle WeChat, elle a indiqué : « Tesla doit faire face à la colère des clients chinois. »

Nuages au-dessus de Tesla ?

Les critiques officielles ont commencé à se répandre. Le 24 avril, la division de la circulation de la ville de Guangzhou, dans le sud de la Chine, a interdit aux voitures de la marque l’accès aux autoroutes situées en périphérie de la ville de Guangzhou, sans qu’aucune explication ne soit donnée aux conducteurs.

Les véhicules d’autres marques ont été autorisés à circuler sans problème.

Auparavant, certains administrateurs de parkings avaient également interdit l’entrée aux parkings aux véhicules Tesla, affirmant que les caméras intégrées aux voitures pouvaient porter atteinte à la vie privée.

La Chine est le plus grand marché pour Tesla après les États-Unis, représentant environ un quart des ventes mondiales de l’entreprise en 2020. L’année dernière, le chiffre d’affaires de Tesla en Chine a atteint 6,662 milliards de dollars, soit une augmentation annuelle de 123,63 %, représentant 21,12 % du chiffre d’affaires mondial de Tesla. C’est le deuxième marché après celui des États-Unis, qui représente 48,22 %.

Depuis les années 1990, le PCC interdit aux constructeurs automobiles étrangers de créer des filiales uniques en Chine, obligeant les entreprises étrangères à s’associer à des partenaires chinois avec qui elles partagent les bénéfices, la technologie et l’expertise sur une base de 50/50.

Cependant, en 2019, alors que la Chine communiste est confrontée à des défis extérieurs sans précédent et à des pressions internes au sein d’une guerre commerciale avec les États-Unis, Tesla a obtenu le feu vert pour construire une usine en propriété exclusive en Chine, devenant ainsi la première entreprise automobile occidentale à bénéficier de l’assouplissement de la réglementation en vigueur.

Les observateurs ont cependant averti que Tesla, et son directeur de renom, Elon Musk, pourraient bientôt trouver des limites à la magnanimité du Parti communiste chinois.

Le PDG de Tesla, Elon Musk. En 2020, le chiffre d’affaires de Tesla en Chine a atteint 6,662 milliards de dollars, soit une augmentation annuelle de 123,63 %, représentant 21,12 % du chiffre d’affaires mondial de Tesla. (Image : wikimedia / Maurizio Pesce from Milan / Italia / CC BY 2.0)

Il est peu probable que les consommateurs chinois se détournent de Tesla, et le gouvernement est bien conscient de la réputation de la marque. Il y a un mois, la Chine a publié son « classement annuel du ratio plaintes/ventes » pour 2020. Tesla a été le plus performant, vendant 100 000 unités avec seulement sept plaintes. Le moins performant était un modèle « BYD Qin » fabriqué par le constructeur chinois de voitures électriques BYD, qui a reçu 360 plaintes pour 100 000 unités vendues, soit 51 fois plus que Tesla.

Un internaute chinois a écrit : « Si vous ne savez pas quoi acheter, allez en ligne, voyez ce que les gens boycottent, (et achetez-le). »

En février dernier, l’Administration générale de la supervision du marché et le Bureau central d’information de l’Internet du Parti communiste, ainsi que cinq autres départements, ont interrogé Tesla au sujet de plaintes de consommateurs concernant la qualité, appelant le constructeur américain de voitures électriques à « respecter strictement les lois et règlements chinois ».

En mars, la Chine a accusé Tesla d’exploiter ses véhicules à des fins d’« espionnage » et interdit leur utilisation par le personnel militaire , par les entreprises publiques des secteurs sensibles et par les personnes occupant des postes officiels de haut rang. En réponse, la société Tesla en Chine a publié une déclaration indiquant que les véhicules utilisés par les utilisateurs chinois ne violent pas la vie privée de l’utilisateur par le biais de caméras embarquées.

Éliminer la concurrence

Tesla a beaucoup investi dans la construction d’un grand nombre de stations de recharge de batteries en Chine. L’autonomie réelle des véhicules électriques Tesla peut atteindre 480 km, ce qui n’est qu’une des caractéristiques de la marque que de nombreux véhicules électriques chinois ne peuvent égaler. La qualité des voitures de marque Telsa, ainsi que leur prix d’un peu plus de 300 000 yuans (environ 38 300 euros) ont permis à la société d’occuper la première place sur le marché des voitures électriques en Chine.

Les véhicules à énergie nouvelle font partie des projets stratégiques du PCC pour dominer à terme le domaine de la haute technologie. En novembre dernier, la Chine a dévoilé son « Plan de développement de l’industrie des véhicules à énergie nouvelle pour la période 2021-2035 ». Le plan prévoit que les véhicules à énergie nouvelle représenteront environ 20 % du total des ventes de véhicules neufs d’ici 2025, et que les véhicules électriques « propres »  représenteront la majorité des ventes de véhicules neufs d’ici 2035. Selon les données de l’Association chinoise des constructeurs automobiles, la part de marché des véhicules à énergie nouvelle en Chine n’était que de 5,4 % en 2020. Les politiques gouvernementales et les données indiquent clairement que les véhicules à énergie nouvelle connaîtront une période de croissance rapide en Chine au cours de la prochaine décennie.

En Chine, un certain nombre de fabricants de téléphones portables bien connus ont annoncé leur entrée dans l’industrie de la fabrication de véhicules électriques intelligents. Par exemple, la société chinoise Xiaomi a annoncé le 30 mars qu’elle prévoyait de créer une filiale entièrement dédiée au secteur des véhicules électriques intelligents. Cette société fait partie des neuf entreprises figurant sur la « liste noire des entreprises militaires du Parti communiste chinois » du ministère de la Défense des États-Unis, en janvier 2021.

Huawei a aussi dévoilé une série de voitures intelligentes Alfa S, le 17 avril, et a participé à son premier salon de l’automobile, le 19 avril.

Bien qu’agissant en tant qu’entreprise privée, Huawei est soupçonnée d’entretenir des liens étroits avec l’Armée populaire de libération (APL) et le système de renseignement chinois. Après avoir subi un coup dur dans le secteur de la téléphonie mobile, Huawei a rapidement réorienté sa stratégie vers les véhicules à énergie nouvelle. Plutôt que de lancer sa propre marque indépendante de VE (véhicules électriques), Huawei a choisi de s’associer à trois constructeurs automobiles chinois, BAIC, Chang’an Auto et Guangzhou Auto, dans le cadre d’une approche baptisée « Huawei Inside », et de créer trois sous-marque respectives. L’une de ces marques de véhicules à énergie nouvelle réalisées avec BAIC est ArcFox, qui vient de lancer sa première série de voitures électriques, l’Alpha S.

Selon les statistiques officielles, la capacité de production cumulée de voitures particulières à énergie nouvelle des principaux constructeurs automobiles chinois a dépassé 20 millions d’unités. Cependant, le volume total de vente au détail en 2020 était de 1,109 million d’unités. En d’autres termes, la capacité de production attendant d’être absorbée par le marché reste 20 fois plus élevée.

Tesla a réduit ses prix jusqu’à 30 % depuis début 2021, restreignant ainsi le marché pour les marques des nouveaux acteurs nationaux, comme NIO, XPeng Motors et Li Auto, qui sont déjà à la traîne par rapport à Tesla.

Transfert de technologie

Le gouvernement chinois a encouragé Tesla à investir en Chine, au moyen de puissantes incitations. En 2018, Tesla a reçu l’autorisation de construire une usine à Shanghai, faisant ainsi partie du plus grand projet de fabrication à capitaux étrangers dans la ville. Parmi les autres avantages offerts figurent des incitations fiscales, des prêts à faible taux d’intérêt et l’autorisation de construire une usine détenue par une identité étrangère uniquement.

Tesla a mis un grand nombre de ses technologies et de ses conceptions à la disposition de ses homologues chinois. Selon les observateurs, c’est la raison pour laquelle des acteurs d’autres secteurs en Chine sont en mesure d’entrer dans l’industrie des voitures intelligentes.

Qu’est-ce que le PCC espère obtenir de Tesla ? Actuellement, l’une des réponses les plus évidentes concerne les données de Tesla. (Image : wikimedia / NASA / Robert Markowitz / Domaine publique)

Cependant, selon les experts, même en copiant la technologie de Tesla, la Chine n’est pas en mesure de construire des voitures intelligentes de haute qualité en utilisant seulement la technologie disponible dans le pays. Toutes les pièces clés, comme les capteurs, doivent être importées. Par conséquent, le coût de construction d’une voiture électrique serait plus élevé que celui de Tesla. Il n’est pas surprenant d’entendre certains initiés de l’industrie chinoise déclarer : « Si Tesla n’est pas évincé, personne n’achètera de véhicules à énergie nouvelle fabriqués en Chine, dont le prix dépasse 100 000 yuans. La série de politiques lancées dans différentes régions de Chine pour offrir des subventions aux véhicules électriques et imposer des restrictions aux véhicules à gaz équivaudrait à faire la promotion de Tesla. »

Alors, qu’est-ce que le PCC espère obtenir de Tesla ? Actuellement, l’une des réponses les plus évidentes concerne les données de Tesla.

Le marché des voitures électriques et l’application de l’intelligence artificielle reposent sur la collecte et l’analyse de grandes quantités de données. Avec son énorme part de marché, Tesla est sans aucun doute en avance sur nombre de ses homologues chinois et internationaux en termes de données. Les données brutes des véhicules électriques incluent souvent de nombreuses technologies de base pour les équipements nécessaires à la conduite autonome. Grâce à la collecte et à l’analyse de ces données, certaines technologies sensibles sont susceptibles d’être subtilisées par Pékin.

Le 22 avril, le jour même où Tesla a commencé à essuyer de lourdes critiques, l’Association chinoise des constructeurs automobiles (CAAM) a proposé que le gouvernement révise et complète les réglementations et normes pertinentes pour les véhicules intelligents en réseau, et améliore encore le système de contrôle des données en adoptant un système polycentrique de gouvernance des données. La « gouvernance polycentrique des données » signifie qu’afin d’améliorer le système de surveillance des données, les données des entreprises étrangères comme Tesla ne peuvent pas être placées aux États-Unis. Au contraire, les données du marché chinois doivent être conservées en Chine.

En février dernier, William Evanina, directeur du Centre de contre-espionnage et de sécurité des États-Unis (NCSC), a déclaré que le vol de la technologie aéronautique américaine et de la technologie des voitures électriques sont deux des principaux axes des efforts d’espionnage du PCC.

La vice-présidente de Tesla, Tao Lin, a déclaré publiquement que Tesla construisait un centre de données en Chine, qui devrait être prêt au deuxième trimestre de cette année. Ce centre de données est la propriété de Tesla, mais une partie de celui-ci coopérera avec des entreprises chinoises.

L’année dernière, Steve Saleen, fondateur de la marque américaine de véhicules spécialisés Saleen Automotive, a révélé que la société chinoise Saleen Motors lui avait volé près de 40 ans de propriété intellectuelle. En 2016, Steve Saleen a entamé un partenariat avec une entreprise de la province de Jiangsu en Chine, qui garantissait que Steve Saleen et ses partenaires américains conserveraient une participation majoritaire dans l’entreprise, ce qui, selon Steve Saleen, était « un accord bidon. » Il a souligné que la société Jiangsu Saleen Automotive Technologies (JSAT), avait enregistré plus de 510 brevets Saleen en Chine pour divers types de conception automobile, de technologie, de secrets commerciaux et de recherche et développement en ingénierie, sans son consentement. En outre, dans la quasi-totalité des demandes de brevet de la société, Steve Saleen n’est pas mentionné en tant que titulaire du brevet.

Selon les médias chinois, Jiangsu Saleen Automobile, une entreprise de fabrication de voitures intelligentes, a levé un total de 6,6 milliards de yuans auprès de diverses parties, notamment du gouvernement chinois. Malgré cela, elle n’a vendu que 31 véhicules jusqu’à présent. Son propriétaire chinois est soupçonné de corruption d’actifs publics et fait actuellement l’objet d’une enquête par un tribunal local chinois.

Rédacteur Fetty Adler

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