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Société. L’allégorie de la caverne : retour sur une œuvre emblématique plus moderne qu’elle y paraît

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L’allégorie de la caverne, l’une des théories de Platon les plus célèbres est tirée du livre VII de La République consacrée à la cité idéale. Le message de Platon dans sa richesse et sa complexité a donné lieu à bien des interprétations. Les lecteurs des temps modernes peuvent-t-ils encore s’identifier aux personnages décrits dans ce récit deux fois millénaire ?

L’allégorie de la caverne : présentation

Socrate, porte-parole de Platon, dialogue avec Glaucon sous forme allégorique en employant plusieurs images et métaphores. Il dépeint une grotte où vivent des prisonniers enchaînés capables de voir uniquement le fond de la grotte. Ces derniers peuvent voir également des ombres projetées par un feu qui brûle derrière eux. Par ailleurs des « montreurs » projettent sur un mur des ombres. Depuis l’enfance, ces hommes captifs ne voient que les reflets des choses et n’entendent que des échos de voix.

Socrate, poursuivant son dialogue, imagine qu’un jour un prisonnier est délivré de ses chaînes. Au bout d’une ascension pénible, celui-ci devra s’accoutumer avec peine à la lumière du jour. À la fois ébloui et épuisé, il découvre l’éclat du soleil, seule source de vérité. Le prisonnier libéré de ses chaînes et de ses conceptions anciennes s’en retourne dans la caverne pour informer ses anciens compagnons d’infortune. Il tente de leur faire comprendre qu’ils pourraient tout comme lui, sortir de la caverne, contempler le soleil et accéder à la connaissance. Ces derniers refusent de l’écouter et le tournent en ridicule, allant jusqu’à le mettre à mort, incapables de renoncer à leurs notions biaisées et leur confort illusoire : ils n’ont connu jusque-là que des ombres, pâles reflets de la réalité. Ainsi, Platon évoque la fin tragique de Socrate mis à mort par ceux qu’il voulait éclairer.

L’allégorie de la caverne dans son contexte historique et thématique

Platon, né à Athènes en 427 av. J.-C. et mort en 347 av. J.-C., fut le contemporain de la démocratie athénienne mais la condamnation à mort de Socrate survenue en 399 av. J.-C. représente pour Platon le signe d’une démocratie pervertie. L’allégorie de la caverne exprimait la critique d’une cité athénienne en déclin.

Platon était aussi disciple de Pythagore qui serait le premier penseur de l’époque pré-socratique à s’attribuer le rôle de philosophe. Cicéron en témoigne dans ce passage des Tusculanes : « Héraclide du Pont, disciple de Platon, et très habile homme lui-même, en raconte ainsi l’histoire. Un jour, dit-il, Léon, roi des Phliasiens, entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d’éloquence, que ce prince, saisi d’admiration, lui demanda quel était donc l’art dont il faisait profession. À quoi Pythagore répondit, qu’il n’en savait aucune ; mais qu’il était philosophe. »

Le philosophe, l’ami de la sagesse par définition est le personnage central de l’allégorie platonicienne qui s’articule autour de trois axes : l’enfermement, la sortie de la caverne, le retour dans la caverne.

L’enfermement dans la caverne, symbole de l’ignorance

Le narrateur, Socrate, emploie le mot « ignorance » en préambule pour introduire l’allégorie de la caverne alors que la notion d’enfermement et d’obscurité est renforcée par l’usage répété des mots « chaîne » et « souterrain ». Ces hommes « qui nous ressemblent » sont enfermés dans leurs illusions. Leur réalité est faussée ou biaisée par les ombres et les reflets. « Assurément, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués. », explique Socrate. De plus, ils semblent manipulés par les « montreurs de marionnettes ».

Qui sont ces hommes ? Ils pourraient être les sophistes, ces faux philosophes connus à Athènes pour leurs talents d’orateurs. Ils emploient « des arguments ou des raisonnements spécieux pour tromper ou faire illusion » selon la définition du Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Plus généralement, il pourrait s’agir de politiciens ou d’artistes sachant leurrer nos sens et notre jugement. La caverne serait le symbole de la condition humaine plongée dans l’erreur et l’ignorance. Elle représente le monde matériel et sensible influencé par l’opinion.

L’allégorie de la caverne : retour sur une œuvre emblématique plus moderne qu’elle y paraît
Le prisonnier délivré de ses chaînes découvre que le soleil est l’astre « qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne ». (Image : RÜŞTÜ BOZKUŞ / Pixabay)

La sortie de la caverne et le chemin vers la connaissance

La deuxième partie de l’allégorie évoque un cheminement douloureux. Le prisonnier une fois libéré obtient la liberté de se déplacer. Il peut alors se rapprocher de la lumière. Sa nouvelle condition s’accompagne d’une grande souffrance. L’aveuglement subi face au soleil en témoigne. L’homme comprend en définitive que le soleil est l’astre « qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne », selon les paroles de Socrate. Le soleil correspond au monde des idées, au monde de l’intelligible guidé par l’idée du Bien.

Le chemin de la connaissance ou de l’éducation n’est pas chose facile. Se libérer de ses illusions et ses fausses croyances correspond à un long processus et demande un apprentissage important.

Le retour dans la caverne et l’accès à la sagesse

Platon pense que l’homme libéré devient un philosophe affranchi des chaînes de l’ignorance. Il lui appartient de retourner parmi ses anciens compagnons afin de leur transmettre l’objet de sa connaissance. C’est grâce à l’éducation acquise au prix d’un cheminement rigoureux que le philosophe acquiert la sagesse. C’est à lui qu’incombe la tâche de guider les hommes dans la cité. D’après Platon, seuls les philosophes devraient gouverner. Peu intéressé par le pouvoir, le philosophe en fera un bon usage pense-t-il.

L’allégorie de la caverne : retour sur une œuvre emblématique plus moderne qu’elle y paraît
Des auteurs établissent un parallèle entre la caverne et les salles de cinéma, ces « salles obscures » où défilent des ombres et des images sous les yeux de spectateurs immobiles. (Image : Alfred Derks / Pixabay)

L’allégorie de la caverne à l’image du monde moderne ?

Les hommes des temps modernes semblent très éloignés de ces prisonniers enchaînés dans une caverne. Glaucon lui-même, face à Socrate, les trouve bien « étranges ». Paul Valéry, lors d’une conférence tenue à la Sorbonne en 1939, assimilait la caverne de Platon à la « chambre noire » des caméras. D’autres auteurs contemporains établissent un parallèle entre la caverne et les salles de cinéma, ces « salles obscures » où défilent des ombres et des images sous les yeux de spectateurs immobiles. Depuis les années 2000, le développement des technologies numériques a permis la prolifération d’écrans de toutes tailles. La circulation d’images et d’informations délibérément fausses s’est multipliée.

Les consommateurs sont confrontés au quotidien aux fake news ou deep fake. Les fake news sont des fausses informations. Les deep fake (abréviation de deep learning et fake) signifient « fausses profondeurs ». Il s’agit de contenus audio ou vidéo modifiés et rendus faux grâce à l’intelligence artificielle. Des commentateurs parlent de produits à « illusions massives » rappelant les ombres et les reflets décrits par Socrate dans la caverne de Platon. Découvrir la réalité des choses s’avère très difficile. D’où la nécessité de chercher soi-même la source des informations issues des réseaux sociaux notamment. La tâche peut paraître ardue mais c’est le prix à payer pour sortir de la caverne numérique…

L’allégorie de la caverne semble privilégier un tel choix qui rend plus accessible l’esprit critique et l’authenticité.

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